Sang et stupre au lycée, de Kathy Acker

Publié le par - Bartlebooth


Sur la foi d'un stimulant article du dernier Matricule des anges et à la mention que le traducteur en était Claro, je me suis précipité sur ce livre dont je ne connaissais absolument pas l'auteur.
La première impression est visuelle : des dessins, des plans imaginaires, des typographies variées, des poèmes, des dialogues, des extraits de journal intime... Les romans bousculant les formes convenues sont assez rares pour ne pas se laisser tenter par l'expérience de celui-ci, dont les premiers mots me troublent fortement :

N'ayant jamais su ce qu'était une mère, la sienne était morte lorsqu'elle avait un an, Janey dépendait de son père en toutes choses et le considérait comme un petit ami, un frère, une soeur, des revenus, une distraction, et un père.

La première partie du livre présente, par un dialogue où s'insèrent des dessins obscènes, la situation tragique de cette fille de dix ans, malade, que son père-amant quitte pour une autre. On comprend vite que c'est toute institution, toute forme de pouvoir, la morale papa-maman qui est mise à mal, avec une violence inouïe et sans concessions. Suit le récit de l'abandon de Janey à la délinquance et à la luxure, et la description horrible de ses avortements.

Je ne cherche pas à vous parler des aspects tordus et dégueus de ma vie. Les avortements sont le symbole, l'image extérieure des relations sexuelles dans ce monde. Décrire mes avortements est pour moi la seule façon réelle de vous parler de la douleur et de la peur... mon goût irrépressible pour l'amour charnel m'a instruite.

La première partie s'achève sur un constat d'obscurité (Maintenant les peurs écrasantes me font appartenir au monde-mort) et la seconde enchaîne abruptement sur une série de contes cruels mettant en scène un monstre et un castor. Les mésaventures sadiennes de Janey reprennent (séquestrations, viols, apprentissage de la prostitution). Elle pense la misère de ce monde.

La plupart des gens sont ce qu'ils ressentent et si jour après jour tout ce que vous voyez c'est un matelas à même le sol laissé aux rats et quatre murs bordés de petits tas de plâtre, et que vous ne mangez que de la fécule, et que vous entendez un bruit continuel, que vous sentez l'ordure et la pisse qui suinte en permanence des murs, et que toutes les personnes que vous connaissez vivent comme vous, ce n'est pas horrible, c'est simplement...

Dans la chambre close où elle cultive son cancer, elle commence un journal et s'initie à la littérature en réécrivant La Lettre écarlate de Hawthorne, en composant des poèmes à partir d'une grammaire persane (la culture pue : livres et les grands hommes et les beaux arts ; regarde mon con ! / mon con est vide. / mon con est rouge. / ceci est mon con.),  en copiant mot à mot le poète latin Properce, au mépris de la syntaxe. Le poème spatial de Mallarmé est parodié de manière scatologique. Poèmes sur le désir effréné, la douleur, la révolte, le désespoir, l'esclavage, le sexe.
Un "voyage au bout de la nuit" l'amène à Tanger, ville mythique où elle rencontre Jean Genet.
La suite et le reste, à vous d'approcher, frottez-vous langoureusement à ce roman terriblement moderne et inventif, génialement irrespectueux, tellement pas correct.
Kathy Acker, je t'aime. Merci d'avoir malmené la littérature et de l'avoir remuée de l'intérieur, de mépriser avec acharnement les valeurs des bien-pensants, d'avoir fourré ta langue dans la bouche d'Artaud, Burroughs, Sade et les autres monstres.


sur son oeuvre :
- dossier critique (éditions Désordres-Laurence Viallet) [bio-bibliographie, articles, critiques, un travail universitaire, un entretien]
- un site en anglais [textes, articles, entretiens ; pas mal de liens morts, dommage]
- article de Gérard-Georges Lemaire (L'Humanité) [ajout 8 mars 2005]

sur Sang et Stupre au lycée :
- étude universitaire sur "la subversion dans le livre"
- article de Baptiste Liger (Lire)
- article de Blandine Longre (Sitartmag) [ajout 8 mars 2005]
- article de Franck Delorieux (L'Humanité) [ajout 8 mars 2005]

textes de Kathy Acker :
- Pas de rêves (L'Humanité)
- L'Artiste et la société (Inventaire/Invention)
- I Was Walking Down The Street lu par Kathy Acker (ubu.com) [piste 26]

Publié dans Lectures

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machintruchose 02/03/2005 12:00

C'est très alléchant !