Le don d'ubuquité d'André Blavier

Publié le par - Bartlebooth


Après avoir visité l'exposition Pierre Molinier à l'Enseigne des Oudin, assez pénible malgré les oeuvres présentées, je trouve le réconfort à la très accueillante librairie Wallonie-Bruxelles, où j'ai fait le plein de littératour de babelge.
D'abord Blavier, avec Le Don d'ubuquité (Didier Devillez éditeur, 1997) et Le Mal du pays ou les travaux forc(en)és (La Pierre d'Alun, 1983).

Le premier de ces livres, préfacé par Jean-Pierre Verheggen, est un entretien (avec André Delaunois) réalisé en 1997 à l'occasion d'une exposition sur ce patafoulipien. Après le copieux numéro que la revue Plein-Chant avait consacré à Blavier, je n'y apprends pas beaucoup mais il y a la répartie, le vivant du bonhomme. Et une iconographie abondante.

En 1942, je découvre Queneau à la bibliothèque communale de Verviers, où je venais d'entrer ès qualités de bibliothécaire-adjoint. J'ai déjà dit ça, mais j'aime toujours un peu le dire et le redire, j'ai l'intime conviction que Queneau m'a permis d'échapper au désespoir et au suicide que j'envisageais dans les années 1942-43. Je ne me sentais pas le courage... ou le manque de bon sens pour "entrer dans la Résistance", les choses n'allaient vraiment pas bien, et je n'envisageais plus que d'en finir avec une vie aussi dégueulasse. Et puis la découverte de Queneau - il n'y avait que deux livres à ma disposition à l'époque : Les Enfants du limon et Le Chiendent -, ce fut vraiment une renaissance. [...]
Disons que j'ai opéré une courbe - je ne la qualifierai pas d'ascendante ou descendante, ni rentrante, je ne porte pas de jugement puisque je suis pataphysicien - dans les années 1942 et suivantes, et dans cette atmosphère plus que morbide, la littérature me paraissait un peu vaine, presque une lâcheté. Je ne peux pas dire que j'avais lu tous les livres, mais la chair était déjà lasse, et tout m'ennuyait. Il y avait une littérature académique, mondaine, qui était évidemment nulle. Il y avait ce que j'appelle maintenant les facilités, les forfanteries un peu sûres d'elles, péremptoires et, hélas désavouées par les faits, des surréalistes. Rien ne me touchait plus beaucoup. Je m'ennuyais. La découverte de ces deux livres, c'est la découverte, non pas d'un monde, mais d'une expression et d'une exposition du monde qui collaient à moi.
On peut imaginer ça dans le contexte d'une petite ville de province où les livres d'avant-garde n'arrivaient pas aisément ?
Il y avait - tout de même - ces deux Queneau : je doute que beaucoup de bibliothèques communales de moyenne importance en disposassent en 1942. [...]
ce que je découvre alors en Queneau, c'est vraiment La Littérature, sans rien de péjoratif, ni artifices, ni parisianités. La littérature qui est expression, harmonie, même par ses discordances, qui dynamite cette dialectique imbécile du contenu et de la forme.


Cinquante ans après cet épisode que Blavier considère comme sa véritable naissance, à la bibliothèque de ma ville natale (qui est celle d' un autre loufoque), ville de province aussi petite et morne que Verviers, je découvrais - chose pas si étonnante si l'on considère la qualité de son fonds, bien supérieure à celle de bibliothèques de villes plus importantes -, la première édition des Fous littéraires de Blavier, dont la lecture fut pour moi aussi saisissante, peut-être, que sa découverte de Queneau.



Raymond Queneau et André Blavier,
Paris, Sèvres-Babylone, été 1966.
Photo Yellow.

Outre Queneau et la revue, Temps mêlés, qu'il lui consacra, Blavier revient sur ses amitiés : les peintres Jane Graverol, Maurice Pirenne, Magritte (dont il édita les Ecrits complets) mais également Pascal Pia, Norge, ... Sur ses passions littéraires, Pansaers, Christian Beck, Jarry, la 'Pataphysique qui lui a apporté une sérénité totale

Si on admet qu'il n'y a de solutions qu'imaginaires - au mieux des préjugés, des croyances ou des opinions -, je crois que ça justifie la prétention de la 'Pataphysique à être la Science des sciences, la seule, celle qui les subsume toutes ; d'un mot : la Fin des Fins.,

l'Oulipo dont l'évolution l'inquiète

Ni un groupe, ni une école. Soyons cynique, l'intérêt principal était de se retrouver, de bavarder et de déjeuner très librement. Ce qui a été publié des réunions de l'Oulipo indique bien que ça ne manquait pas de saveur... même culinairement puisque j'apportais la tarte au riz de Verviers. (Ca a bien changé d'ailleurs. Il y a eu quelques... soucis de publicité ?) [...]
je n'ai jamais caché depuis une certaine réticence. Il y a une maîtrise en Sorbonne sur l'Oulipo, "institution" littéraire. Le sous-titre est presque obligé, l'institution est très à la mode, et les modes passent ainsi que les gourous. [...] La seconde génération, puis la troisième, bon, organise des colloques, des stages d'initiation, ...pour un peu se scolariser... Mais avec une telle diversité de contraintes consenties que je ne veux mot dire. Nous, nous ne voulions absolument nous adresser à d'autres que les littérateurs professionnels, pour, comme a dit Queneau, leur tendre les béquilles qui leur faisaient cruellement défaut.
,

etc.

On se prend définitivement d'amitié pour cet esprit indépendant et goguenard.



Odette et André Blavier, 1996.
Photo Wolfgang Osterheld.


J'ai enfin trouvé Le Mal du pays, et dans son édition originale illustrée par Lionel Vinche (éditions La Pierre d'Alun) ! Dans une précédente note sur Blavier, je citais les seuls passages que j'en connaissais alors, ainsi qu'une suite ; je l'annonçais comme étant composée de 600 vers, mais ce n'en est qu'une partie, celle de l'édition originale : s'ajoutent quelques milliers de vers, comme me l'apprend Blavier dans l'entretien du Don d'ubuquité :

Je ne cache pas d'appeler cela une épopée morale (oui !) et pornographique. Pornographique, car elle décrit les corps, les peaux, les chairs, c'est la pornographie par définition, et je ne vois rien là de condamnable. Mais c'est effectivement vrai, je la conduis aux 4002 vers de la Chanson de Roland, autre épopée et même la première. Ainsi je caresse l'espoir de boucler la boucle et donner rien de moins que la dernière épopée de la langue française. [...]
Les suppléments écrits depuis la première édition, à la Pierre d'Alun, puis chez Plein Chant, ensuite chez Yellow Now sont chaque fois destinés à être intégrés dans la version définitive qui compte 4002 vers. Mais certains éditeurs de la Chanson de Roland notent 4003... D'où la nécessité d'une variante en note.


Epopée jubilatoire construite sur une longue énumération de femmes dans les positions les plus scabreuses, dont Pierre Ziegelmayer, dans Plein Chant (n° 22-23, 1985) a parfaitement rendu la variété et la fantaisie :

[...] parenthèses, digressions, énumérations secondaires plus longues que les principales, adresses au lecteur, diversions érudites et allusives, propos socio-moraux et philosophico-râleux, pastiches et autres morceaux de bravoure [...], les biaux alexandrins carrés sont de partie avec les prosaïques à la Coppée, les vers pépères s'encanaillent avec des anars tailladés de virgules, parenthèses, tirets [...], rimes comiques [...], rimes rares, rimes altérant la prononciation [...], rimes redoublées, rimes enchaînées, rimes de mots coupés [...], il emprunte sans vergogne à tous les registres de la langue, du plus vulgaire au plus noble [...] jeux avec les noms propres [...], Blavier en sort, à ranger et arranger, poètes, romanciers, philosophes, peintres et cinéastes, célèbres ou peu connus, qui lui fourbissent des centaines d'occasions d'allusions, citations, avouées ou tues, réfections, pastiches et parodies [...]

Si vous n'êtes pas encore convaincu, il vous reste à savourer cet extrait et courir commander l'épopée et, si vous ne l'avez pas encore, son indispensable encyclopédie des Fous littéraires.


[...]

De la starlette à Nice exhibant son ourson
- A la Môme Crevette et dans tous ses états
Qui feint de dérober abondance d'appâts
Sous le drapé fuyant d'une douillete éponge
Dont la phénoménologie alluse à Ponge ;

De Cléopâtre néanmoins - à cette Héro
Pour qui Léandre, anacréontique héros
Traversait l'Hellespont en un crawl olympien
(Mais l'autant fut fatal à qui nageait si bien) ;

De la croupe évasive - à la hanche amphoresque ;
De la cuisse héronnière - à l'éléphantasiesque ;
Du nombril rigolard - à l'accent circonflesque
Ombiliquant d'Eva le ventre impollué ;

De celle dont le clitoris, turgide, exulte
A l'aspect des zobs longs lui rendant grâce et culte
(Elle m'aime et je porte un veston d'alpaca...)
- Aux jouvencelles qui majusculptent le vi-
Vant rien qu'à paraître telles que Dzeus les fit ;

De la gaillarde et très campagnarde Gothon
Qui dans la bouse se conjugue à croupeton
- A la lady (dis, dis !) select et britannique
Qui minette de rien se régale à la pique
Prolétarienne en diable et merde pour le cant
(La rigidité soit, mais pas cadavérique :
Si Pine osa, freudien, Lacan foutit le Kant)
D'un horse guard en grand arroi présentant armes
Après qu'il ait, faut-il le dire, ce troupier,
Vidé les étriers exhausseurs de ses charmes
Et pris position de pinailleur couché ;

De celle qui, certain soir de rout, m'enchanta l'
Ame, les sens aussi, et le nerf radical
- Je la titillais ferme à l'abri d'une cotte
(Le "je" qui parle ici n'est celui de l'auteur,
Qui n'est en ces sujets que modeste amateur.
La précaution n'est pas inutile en somme
S'il ne veut figurer à l'
Index librorum
Parmi les Amatoriae Fabulae factices
Lors qu'il ne veut que dénombrer les artifices,
La cautèle, les stratagèmes, la malice,
Les feintes, ruses, trucs et appogiatures
Que par le monde, et le demi, la créature
Utilise à ses fins au fond
ne varietur :
Le solennel embourbement de la luxure)
Ample assez pour celer les tressauts de sa motte
Pénétrée, à l'insu, d'un majeur lubréfié,
Tendre lave, chrême peu saint
sui généré,
Rai de femme et d'étoile enfin pris au filet
D'un prudhommesque et prosaïque bilboquet
(Sa voix, chaude, m'habite, et ne me quitte plus
Quitte plus quitte plus quitte plus quitte plus)
- A la main de sa soeur aux papouilles suaves,
Investiguant fuineuse en mon froc de zouave,
Culotte d'alme pont aux rives de la scène
Où se joue à tâtons l'actif prolégomène
Du grand combat de l'Un pratélant le Zéro.
- "Z'avez voulu les voir, mes estampes nipponnes !"
Susurrais-je érectant à l'amène friponne
Au moment où, décalotté, mon mikado
S'excoriait à son annulaire alliancé
(Car elle était épouse et partant adultère
Mais comptait sur le sacrement auriculaire
Pour gommer, sur le pouce, un si plaisant accroc) ;

De l'Emma bovidée aux yeux exophtalmiques,
Qui rêve d'échapper à l'hydre hippogriffale
Pour le contentement de son ire orgonale
- A l'M.L.F. châtreuse, émasculeuse, oseuse
Qu'un pénis contumax ne pénalise plus
(O Sigmund qu'en ton nom se commirent d'abus !)
Et de son abricot nueû-propriétaire
- "Ce qu'on a de fendu ce n'est pas défendu" -
Ne le concède à la mentule caverneuse,
Pour complaire à sa seule humeur licencieuse
Qu'autant qu'elle ait élu le style et la manière,
Les couilles et la queue de son apothicaire,
Son administrateur des baumes et clystères ;

[...]


Linogravure de Lionel Vinche.


sur André Blavier :
- éditions des Cendres [bio-bibliographie, extraits, revue de presse des Fous littéraires]
- éditions Devillez [présentation du Don d'ubuquité]
- Fatrazie [bio-bibliographie]
- Ceci n'est pas André Blavier, par Eric Dussert (Histoires littéraires)
- article d'Eric Dussert (Le Matricule des anges) [sur Les Fous littéraires]

Publié dans Lectures

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arte 04/03/2005 20:34

Tu me manques comme j'ai manqué le bus !

Bartlebooth 03/03/2005 17:35

J'espère que tu ne me manques pas autant que je me manque ! ( :x )

arte 03/03/2005 09:16

J'espere que tu me manques autant que je te manque ! ( :x )

shaahnaah 27/02/2005 18:18

Histoires des sciences modernes

A l'amidon modifie,

Je me dis mais quel autre poison
vont-ils ajouter
Car le sucre artificiel
Fait vomir le ciel !

Dans les hopitaux, le poison
Est dans le baxter
Qui devrait empecher la mise en biere
Et le sel modidifie
Trouble les arteres !

La nevers
Pique ses coleres
Et le Ciel parle en vers !

Donc un Coran Modifie
Ainsi qu'une Bible Modifiee
Avec des lois Modifiees
Et un enfer recycle,
Dieu part en vacances
Car Il a decide

D e v i n e z ....



a vous d'imaginer ....

une petite diablesse
qui vous dit merde !