Etudes brissetiennes

Publié le par Bartlebooth

 


 


Il y a maintenant une dizaine d'années, j'avais repéré que la bibliothèque de la ville où j'habitais avait un exemplaire de la Grammaire logique (1883) de Jean-Pierre Brisset. En le consultant, je fus stupéfait d'y trouver une dédicace de l'auteur ! Ses oeuvres complètes n'étaient pas encore publiées, mais je le connaissais déjà bien, et m'y étais attaché, grâce notamment à l'Anthologie de l'humour noir d'André Breton, l'encyclopédie des fous littéraires d'André Blavier (même si (et justement parce qu') il lui fait une place à part : "Brisset, bien sûr, les domine tous, de très haut", à propos de ce qu'il appelle les myth(étym)ologistes), la revue Analytica (cahiers de recherche du champ freudien) qui avait republié Le mystère de Dieu est accompli, quelques textes de Michel Foucault et le Jean-Pierre Brisset, prince des penseurs, de Marc Décimo, réédité depuis et considérablement augmenté.
Je suis retourné récemment à la bibliothèque de Reims pour revoir ce livre et en photographier la dédicace.
Resituons l'ouvrage et appuyons-nous pour cela sur l'inestimable étude de Marc Décimo, Jean-Pierre Brisset, Prince des Penseurs, inventeur, grammairien et prophète (Les Presses du Réel, 2001).
En 1883, Jean-Pierre Brisset n'a pour l'instant écrit qu'un précis d'art natatoire (1870), une méthode destinée aux Allemands voulant apprendre le français (1874) et la Grammaire logique (1878), une variante de son précédent travail, adapté aux locuteurs français. Alors qu'il achève la réécriture de la Grammaire logique, qu'il essaie de perfectionner depuis 1880, il a, en janvier 1883, la révélation que le latin n'a jamais vraiment existé et qu'il est plutôt « un langage artificiel », « une oeuvre d'hommes, un argot » qui « n'a eu absolument aucune influence sur la langue française ». Cette révélation est suivie, en février, d'une autre, plus insolite : les hommes et toutes les langues sont issus de la grenouille ! Brisset insère en toute hâte ces réflexions à la fin de son ouvrage, sous les titres « De la formation des langues latines et de la langue française en particulier », « Le latin est un langage artificiel », « Il n’y a pas eu de langues romanes » et « Révélations ».



Je reviens à la dédicace : Offert respectueusement par l’auteur à M. Victor Meunier le 22 mai. Il n’y a pas de mention d’année, cela pourrait être n’importe laquelle de celles qui suivirent. Mais, même si Marc Décimo date la publication de la Grammaire logique à juin 1883, je préfère penser qu’elle était achevée fin mai et que Brisset, plutôt que d’attendre un an ou plus, n’a pas tardé à en envoyer un exemplaire à ce Victor Meunier, dont, je pense, suite aux recherches que j’ai menées, qu’il eut une certaine importance pour le Prince des Penseurs.
J’ai tout d’abord eu l’intuition que ce dédicataire devait être une personnalité, écrivain ou académicien. Dans le Nouveau Larousse illustré de 1900, je trouve un Victor Meunier, contemporain de Brisset, dont voici l’article :

MEUNIER (Amédée-Victor), publiciste français, né à Paris en 1817. Il débuta comme journaliste scientifique, dirigea le « Dictionnaire élémentaire d’histoire naturelle » (1842), puis la « Revue synthétique ». Il collabora à divers journaux politiques ; mais, à partir du coup d’Etat (1851), il se livra exclusivement à la vulgarisation scientifique ; il fonda l’Ami des sciences, puis la Presse des enfants, à la rédaction de laquelle Mme Victor Meunier prit une part active. On peut citer de lui : Jésus-Christ devant les conseils de guerre (1847), ouvrage mis à l’index et traduit en plusieurs langues ; l’Avenir des espèces (1886) ; Scènes et types du monde savant (1889) ; Sélection et perfectionnement animal (1895) – Mme Victor MEUNIER, née à Brighton (Angleterre), a traduit les premiers contes d’Edgar Poë et publié les Ruines d’un vieux manoir (1895), ainsi que divers romans et nouvelles.

Le titre Jésus-Christ devant les conseils de guerre m’a intrigué, d’une part parce qu’il a des airs d’écrits d’illuminés, d’autre part parce que le livre fut publié à une période qui produisit nombre d’écrits d’individus exaltés par les théories de Charles Fourier, dans le genre de Jean Journet (que Blavier classe, dans son encyclopédie, dans la catégorie Philantropes, Sociologues & Casse-pieds). Je ne me trompais qu’à moitié : l’ouvrage fut bien publié dans le cercle fouriériste, la librairie phalanstérienne, mais il n’a rien, ou trop peu, de celui d’un fou littéraire. Là où la notice de Larousse continuait de m’intéresser, c’est qu’elle mentionne des livres de vulgarisation zoologique, à caractère apparemment évolutionniste. Une rapide recherche sur le net et surtout les découvertes faites sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, m’ont définitivement convaincu que j’étais sur la bonne piste. En effet, ce Victor Meunier a également écrit Les Animaux à métamorphoses (1867) et Les Animaux d’autrefois (1874).



Dans Les Animaux à métamorphoses, l’auteur consacre une longue partie aux amphibiens. Le chapitre réservé aux crapauds et grenouilles s’attarde longuement sur les mythiques pluies où l’on verrait ces animaux tomber du ciel, sur des expériences consistant à enfermer crapauds et grenouilles dans du plâtre ou du grès ou a les faire geler, pour tester leur résistance, avant d’en venir aux phénomènes de la métamorphose.
Le chapitre suivant, consacré à la salamandre, se termine sur une anecdote dont j’imagine qu’elle a fortement marqué Brisset. Meunier évoque une monstrueuse salamandre d’un mètre de long :

On peut, en raison de sa taille, la regarder comme un témoin attardé de ces antiques époques où les êtres vivants atteignaient si communément des dimensions gigantesques. C’est une proche parente de cette grande salamandre fossile d’Oeningen devenue si fameuse par suite de la méprise à laquelle donna lieu son squelette trouvé dans les schistes de la localité susdite, et des discussions qui s’ensuivirent. Scheuchzer prit les os pétrifiés de l’amphibien pour des os humains, et le décrivit sous le nom d’homme témoin du déluge (homo diluvii testis)
(Victor Meunier, Les Animaux à métamorphoses, A.Mame, 1867, p.105)

La partie « Amphibiens » des Animaux à métamorphoses se termine par un chapitre intitulé « Un animal douteux » : il y est question d’un animal monstrueux aperçu en mer en 1861 et décrit comme ayant « des bras d’hommes », qu’on a appelé manta et qui « ne serait autre chose qu’un batracien de taille gigantesque, une espèce de grenouille longue de trois mètres » (Ibid, p.106)

Dans Les Animaux d’autrefois (1874), Victor Meunier consacre une nouvelle fois un chapitre à cette salamandre géante,

 « L’andrias n’est qu’une salamandre ; mais tandis que nos salamandres ont environ un décimètre de long, l’andrias avait un mètre cinquante.
On l’a pris pour un homme. « Est-il possible disait Pierre Camper, de prendre un lézard pétrifié pour un homme ? » Cela était possible, car cela fut fait.
Un médecin suisse, un naturaliste, Jean Jacob Scheuchzer, est l’auteur de cette mémorable méprise.

[…] dans le calcaire schisteux d’Oeningen, non loin de Constance, un squelette incrusté dans la pierre et merveilleusement conservé ayant été trouvé, Scheuchzer vit dans ce squelette les restes de l’homme témoin du déluge. Homo diluvii testis : c’est le titre de la dissertation publiée par lui sur ce sujet en 1731. Une figure représentant cet inappréciable fossible accompagnait la brochure.
 « Il est certain, dit l’auteur, que ce schiste contient une moitié, ou peu s’en faut, du squelette d’un homme ; que la substance même des os, et, qui plus est, des chairs, y sont incorporées dans la pierre : en un mot, que c’est une des reliques les plus rares que nous ayons de cette race maudite qui fut ensevelie sous les eaux.
[…] »
Tous les contemporains du médecin suisse partagèrent son opinion ; tous, Pierre Camper excepté. Il alla à Oeningen, vit le fossile, et c’est alors qu’il s’écria : « Est-il possible de prendre pour un homme un lézard pétrifié? »
Camper se trompait ; ce n’était pas un lézard, mais une salamandre qu’il avait devant lui. C’est ce dont Cuvier se convainquit sur la seule inspection du dessin.
[…] »
(Victor Meunier, Les Animaux d'autrefois, A. Mame et fils, 1874, pp. 263-265)

Cette anecdote, Brisset l'évoqua brièvement à trois reprises dans des ouvrages ultérieurs, Le mystère de Dieu est accompli (1890), La Science de Dieu ou la Création de l’Homme (1900) et Les Origines humaines (1913 ; « Cette dernière pétrification fut immédiatement regardée par le médecin Scheuchzer comme le squelette d’un homme et il écrivit un ouvrage là-dessus. Naturellement il eut des contradicteurs, mais c’est certainement tout au moins les restes d’un dieu marin, les restes d’un ancêtre de l’homme », p.1254 des Oeuvres complètes)

Comme sources, Brisset mentionne l’encyclopédie de Dupinay de Vorepierre et le dictionnaire Larousse, jamais Victor Meunier, ce qui ne veut évidemment pas dire qu’il ne l’a pas lu et, au contraire, sa dédicace et ce que je trouve dans les ouvrages de Meunier me prouvent que la fréquentation de ses derniers par Brisset a du appuyer ou favoriser ses idées.
Marc Décimo, dans son étude de l'oeuvre brissetienne, en illustration de son affirmation selon laquelle Brisset a emprunté l'essentiel de ses informations à Dupinay de Vorepierre, reproduit un dessin tiré de l'encyclopédie de ce dernier et figurant le cheirotherium ou labyrinthodon. Or il se trouve que Meunier lui consacre un chapitre dans Les Animaux d'autrefois, juste avant celui concernant l'andrias. Voici ce qu'il en dit :

Dans le grès bigarré, en Allemagne, près de Hildburghausen, un naturaliste, M. Kaup, trouva en 1835 les traces des pas d'un quadrupède, et à cause de la disposition en forme de mains de ces empreintes, il donna à l'animal inconnu de qui elles proviennent le nom de cheirotherium. [...]
M. Kaup pensa que ces empreintes avaient été formées par un mammifère ; mais depuis, un certain nombre d'os ayant été découvers (la tête, le bassin, et une partie de l'omoplate), M. Owen a émis l'opinion que le cheirotherium était, non point un mammifère, mais un batracien gigantesque.
Des dents coniques très-fortes, d'une structure compliquée, armaient ses mâchoires ; c'est la structure de ses dents qui lui a valu le nom de labyrinthodon. On suppose que sa tête était prolongée par un écusson osseux.
(Victor Meunier, Les Animaux d'autrefois, A. Mame et fils, 1874, pp. 258-263)


 


Tout ceci n'est peut-être que coïncidences (ou faudrait-il plutôt dire coacidences ?) - Brisset, après tout, a envoyé de nombreux exemplaires de ses livres à des hommes épris de sciences, Marc Décimo mentionne au moins Ernest Renan, Louis Havet et René Cagnat. Mais j'ai l'intuition que la lecture d'un grand vulgarisateur scientifique comme Victor Meunier a pu être décisive. Raymond Roussel n'a-t-il pas eu Jules Verne pour grand modèle ?


«Si on ne trouve pas de rapport entre deux idées, elles ont un point commun avec une troisième» (Jean-Pierre Brisset)
Je terminerai cet article en évoquant quelques autres coïncidence ou synchronicités.
En furetant sur le net, je découvre qu'un autre écrivain et inventeur singulier a dédicacé non pas une mais deux de ses oeuvres à Victor Meunier. Il s'agit du poète Charles Cros. Son poème « Heures sereines », qui précède de peu, dans Le Coffret de santal (1873), le célèbre « Hareng saur », contient la mention « A Victor Meunier ». A lire le premier quatrain, on comprend son adresse au grand vulgarisateur scientifique :

J'ai pénétré bien des mystères
Dont les humains son ébahis :
Grimoires de tous les pays,
Êtres et lois élémentaires.

quatrain qu'on pourrait d'ailleurs mettre en exergue aux oeuvres complètes de Brisset. Précisons au passage que grimoire est une altération de gramaire qui, nous dit le Robert historique de la langue française, « désignait au moyen âge la grammaire en latin, inintelligible pour le commun des mortels », « Grimoire désigne un livre de magie puis, par extension, un discours incompréhensible et un ouvrage inintelligible » : en ces sens, la Grammaire logique et les ouvrage que Brisset écrit ensuite sont aussi des grimoires.
En 1876, Charles Cros réalise ses premiers essais de photographie en couleur : il dédicace le « 1er tirage de mon procédé de photochromie, à Victor Meunier, mon parrain scientifique ».
Notons que Charles Cros fut l'auteur d'au moins quatre vers holorimes et que les analyses linguistiques de Brisset reposent sur le même principe de l'homophonie.
Un autre grand holorimeur, Alphonse Allais, entendit pour la première fois parler de Charles Cros grâce à... Victor Meunier. Extrait de « La Mort de Charles Cros », d'Allais, paru dans Le Chat Noir le 18 août 1888 :

Pauvre Cros ! Je le vois encore le jour où je le rencontrai pour la première fois. C'était, si je ne me trompe, en 76. Comme ça va, le temps !
J'avais lu le matin dans Le Rappel une chronique scientifique de Victor Meunier, qui semblait un conte de fées.
Un jeune homme venait d'inventer un instrument bizarre qui enregistrait la voix humaine et même tous les autres sons, et qui non seulement en marquait les vibrations, mais reproduisait ces bruits autant de fois que l'on voulait.
L'instrument s'appelait le paléographe. La théorie en était d'une simplicité patriarcale.
Le lendemain, grâce à mon ami Lorin, je connaissais Charles Cros, l'inventeur du merveilleux appareil dont M. Edison devait prendre le brevet, l'année suivante.

Je me permets de corriger Allais : l'article de Victor Meunier, « Le son mis en bouteille », est de fin 1877. Quant à paléographe, n'ayant pas tous les textes d'Allais à disposition, je ne sais s'il s'agit d'une autre erreur de l'hydropathe ou bien d'une de la Bibliothèque électronique du Québec qui a mis le texte en ligne : l'invention de Charles Cros avait pour nom paléophone. Mais le poète dut s'intéresser à la paléographie puisqu'à peine âgé de seize ans il étudiait le sanscrit et l'hébreu.
Quelques années auparavant, l'année du Coffret de santal, Cros avait proposé une autre invention, un Projet de communication avec les habitants de Vénus, dont il y eut, en 1873, un compte-rendu écrit par... Stanislas Meunier, fils de Victor et géologue dont on peut lire un article sur les traces fossiles de pas d'animaux, où il est question du... labyrinthodon.

 Je vais m'arrêter là, je ne sais où tout cela pourrait me mener.
Je terminerais juste en ajoutant que l'aliéniste, Marcel Réja, qui s'intéressa dès 1904 à Brisset (on ne sait comment il le découvrit), soit un an après la mort de Victor Meunier, avait pour vrai nom... Paul Meunier et je serais prêt à parier qu'il avait un lien de parenté avec.

[les gravures proviennent des livres de Victor Meunier mis à disposition sous format numérique par Gallica]

Publié dans Lectures

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philcou 03/04/2006 23:29

On en oublierait Vrain Lucas et ses 27000 lettres qu'il vendit à Michel Chasles, fondateur de la Société Mathématique de France : lettres de Cléopatre à Jules César, de Vercingétorix, de Charles Martel, de Rabelais à Luther, de Pascal au jeune Newton ... toutes en bon françois.

Bartlebooth 03/04/2006 22:46

merciJ'ai souvent pensé à une correspondance Mauricette Beaussart / Ernestine Chasseboeuf

Mauricette Beaussart 03/04/2006 16:28

Mais, sexe est bien ! Sert en verre sang ! Quelle érudition ! Mère si beau coup.

arte 31/03/2006 10:51

Berlol y t'aime !!!

richard 28/03/2006 23:00

Faut absolument que je lise ça, comme tu le sais, je suis fasciné par les grenouilles. Et qu'ça saute !