R., de Céline Minard

Publié le par - Bartlebooth


La première expérience du voyageur est celle du temps.

D'aucuns diront avec toute l'apparence de la raison qu'il n'est rien de mieux que le cheval ou la voiture pour bien sentir certain plaisir de cheminer. Ils ont déjà fait et ils feront encore valoir que pour ce qui est du délice d'apercevoir rien ne vaut un peu de vitesse. J'y consens. Je l'ai moi-même goûté en d'autres occasions. Cependant, ne retirons rien à notre allure naturelle : elle suffit, que dis-je, elle permet véritablement de jouir à plein des entrevues. J'en ai pour preuve nombre de traversées de village où pour mon plaisir je ne vis soi-disant rien ni personne. Peut-on percevoir en voiture l'ombre infime d'un rideau prestement tiré sur une peau bien blanche ? Le dernier pas leste d'une fille de ferme qui saute le seuil de l'étable pour se cacher de l'étranger ? Peut-on aussi bien deviner la fraîcheur d'une maison ? A la vitesse des chevaux, remarquerait-on la tache blanche et prometteuse d'un bras de femme au travers d'une croisée ? Son harmonieux mouvement pour fermer la jalousie ? Aurait-on le temps nécessaire pour imaginer le pâle et beau visage, l'humble attitude et les douces pensées de la dame.

Le narrateur, jeune homme d'aujourd'hui écrivant son journal de voyage dans une langue parodique du XVIIIe siècle, est parti vers Genève sur les traces d'un lointain cousin, R., un philosophe. Son projet est de

rattraper ces choses que R. s'en était voulu de n'avoir pas faites, mais non pas tous ses regrets (car ils étaient en trop grande quantité et, par ailleurs, ne me tentaient pas tous). Je ne voulus m'en tenir qu'à cette phrase, que je trouvai dans « Les Confessions » : « la chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages ». [...] je porte assez peu d'intérêt aux journaux de voyage proprement dit, il me semble qu'on a trop souvent affaire avec ce genre de littérature à des considérations vaines et dictées par la simple conjoncture d'un temps et d'un lieu où personne n'est plus et qui n'ont de prix que pour celui qui les a vécus. Je ne doutais pas, du reste, que R. n'avait pas ce genre en tête lorsqu'il parlait de journaux et je pris pour pierre de touche la suite de la phrase : « jamais je n'ai tant pensé, tant vécu, tant été moi [...] que dans ceux que j'ai fait seul et à pied ». C'était là, me semblait-il la véritable direction où m'engager : le suivre pied à pied sur un chemin familier, réel (un chemin de terre), dans le pays qu'il aimait et qu'il avait pratiqué, pour saisir ce qu'il avait laissé s'échapper et qui éclôt dans l'expérience de la marche à pied. [...] On ne trouvera donc pas dans ce qui suit de la littérature ou du récit de voyage mais, simplement, ce qui vient à l'esprit quand il est lâché sur le chemin, livré au grand air, et qu'un certain tour lui a été donné pendant sa formation première. [...]

Suivent les premières épreuves, celle de la rêverie ne venant pas, le paysage n'y étant pas propice, celle de la mauvaise rencontre conduisant le narrateur naïf à commettre un larcin. Il est heureusement bientôt récompensé par son observation de la nature, qui le mène à des considérations métaphysiques et surtout au besoin d'un nouveau langage, à inventer.

C'est dans ce petit parcours, avec à main droite la montagne du Charbon, quel paysage ! quel paysage !, que je commençai à penser à une notation particulière de mes pensées. Pensées, si l'on veut. Plus ou moins que cela, bribes débridées, associations, musiques, ritournelles plutôt, événement intérieurs, monologues à peine. Et comment le monde nous agit, comment nous le prenons. Il me sembla alors qu'il manquait quelque chose à ma voix pour rendre parfaitement la sorte d'engourdissement vivifiant qui s'installe après le cinquième kilomètre. Les piétons pratiquants le savent, la marche libère l'esprit. [...]
La marche est un percussif.
Je me fis un instrument et puisque j'avais besoin d'un nouveau langage, qu'il me fallait l'inventer, je commençai de frapper mon futendu, c'est-à-dire, à ma mesure.
Le soir même je fis un concert assourdissant.
[...]

Peu après, le jeune homme tombe amoureux d'une paléontologue, qui l'invite à ripailler et à disputer une joute théorique sur la locomotion humaine, il reste auprès d'elle, au milieu des odographe, dynamomètre inscripteur, spiromètre, sphygnographe, podomètre, une dizaine d'appareils photographiques dépassés, un fusil cinématique bien sûr et le plus beau, un tétrapodomètre, qu'elle tentait de parfaire , lui servant de testeur, et se consacrant à ses propres recherches, courir les platières et les rapines chaque matin, notant ce qui venait et m'évertuant à perfectionner ce nouveau langage dont j'avais besoin. Je cherchais à noter la marche que je pratiquais et ce qu'elle m'octroyait d'événements psychiques, j'essayais précisément d'inventer une écriture du mouvement, de ce qu'il déplace en nous et hors de nous dans la durée de son déroulement.

Passons sur ses autres aventures, sa rencontre avec un géodésien qui lui apprend l'art de peler la pomme de terre, ou plutôt la Solanum Tuberosum - dans un discours qui n'est pas sans rappeler certaines envolées de La Poche Parmentier, de Perec -, et le prend pour porte-mire dans une expédition en montagne destinée à valider ou non les mesures anciennes d'un cartographe.
Et voici le plus intéressant, page 130, interviennent les essais de transcription de ce qui se passe en tête durant la marche, ainsi présentés

[...] j'ai construit mes extraits en fonction des besoins de mes recherches qui ont pour objet, on s'en souvient, d'approcher ce que la marche déplace en nous et hors de nous. Ainsi, l'on trouvera deux colonnes qui tentent de correspondre le plus ponctuellement possible à ces deux espaces distincts quoique souvent traversés l'un par l'autre. Ce n'est point exactement de dedans et de dehors dont il s'agit ici mais plutôt d'un lieu physique ressenti et perçu par les sens et d'un lieu moins physique, certes affecté, mais développant ses propres directions. Les deux prenant part au même monde et à la même action qui est celle, très simple, de marcher.


Ces notations ont des airs de poésie, d'autant plus que le narrateur s'intéresse au rythme et à la musique ; ce qu'il appelle "la mouise" n'y est pas non plus pour rien. On se doute bien, également, que le dossier comptable qui clôt le livre est aussi là pour donner un peu de poésie de catalogues afin de contrebalancer avec celle, éculée, du bucolique.
Un livre curieux et divertissant, qui donne envie de retenter quelques expériences de marche.





Céline Minard, R., Comp'Act, 2004.

- lire les premières pages et quelques coupures de presse (sur le site des éditions Comp'Act)

sur R. :
- article d'Eric Dussert (Le Matricule des Anges)
- article de Sitaudis (ils sont durs mais je les aime aussi pour ça)

 

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