Bessette, l'inconnue du roman poétique

Publié le par Bartlebooth


Hélène Bessette : 12 romans publiés chez Gallimard, de 1953 à 1973. Puis plus rien. L'éditeur (mais les autres aussi, Seuil, Minuit, par respect pour Gallimard) refuse systématiquement ses manuscrits et, jusqu'à la mort de l'auteur en 2000, plus rien ne paraît ni reparaît. Que s'est-il passé ? A parcourir, sur le très bon site que lui consacre Julien Doussinault, Hélène Bessette, vous connaissez ?, les notices biographiques, les lettres de Queneau, Dubuffet, Bosquet, etc, un entretien à France Culture, on comprend qu'elle devait fortement irriter. Il suffit de lire cette interview de 1969, où elle se moque de Sollers, Aragon, de ses éditeurs et du comité de lecture. Extrait :

"il me semble qu'il y a dans cette affaire des comités de lecture quelque chose de... c'est une organisation capitaliste, évidemment, mais il y a quelque chose qui donne à réfléchir, parce que, évidemment, le comité de lecture est qualifié, ils lisent beaucoup de manuscrits. Et puis il y a beaucoup de gens qui ont des moyens qui ne sont pas à la hauteur de leurs aspirations, ou bien des gens qui écrivent un livre et qui ne sauront pas continuer par la suite une oeuvre. Mais quand on a affaire à un écrivain réel, qui a déjà fourni et prouvé son effort, c'est très ennuyeux de se heurter à un comité de lecture. D'abord parce qu'on a le sentiment d'être peut-être supérieur aux gens qui le composent, peut-être qu'eux-mêmes ils ne font pas autant que ce que je fais et pourtant ils sont là qui sont libres de dire : "Eh bien non on n'en veut pas !", et puis allez hop, c'est fini ! [...] ça dépend de gens qu'on ne connaît pas (je ne suis jamais arrivée à savoir qui faisait partie du comité de lecture). Quand on rend le livre, il semble que l'organisation devrait au moins permettre qu'on sache comment était composé ce comité. Qui a refusé ? Qui a accepté ? On ne sait rien ? Et puis je ne sais même pas si on peut savoir. Alors c'est très ennuyeux. Cela pose pour l'écrivain un problème parce que le talent est à la merci de toutes sortes de raisons qui ne sont pas toujours littéraires, ni qui ressortent pas toujours d'un humanisme déclaré. C'est très ennuyeux, surtout quand on fait quelque chose...
[...] Evidemment, il y a des écrivains qui n'ont pas ces craintes, parce qu'ils n'ont pas la liberté que j'ai, ils appartiennent à un groupe. Par exemple si quelqu'un du communisme apporte son livre, Aragon par exemple, on le lit même pas je suppose. C'est Aragon, allez hop, c'est entériné, et puis les lecteurs peuvent trouver et dire : "Oh Aragon ceci, Aragon cela...". Tant pis, c'est Aragon, ça se vend et puis allez, c'est fini. Ou bien ça peut venir aussi d'un groupe catholique. La littérature catholique a ses puissances. Un écrivain catholique apporte son livre, allez, ça y est. Mais quelqu'un de tout à fait libre, qui n'est attaché à rien, n'est défendu par personne, n'est défendu par aucun groupe, en dehors des groupes, alors là ça devient plus difficile. Et c'est pourquoi j'avais même envisagé, c'est vrai, je crois qu'il faut, qu'il faudrait faire une maison d'édition mais on m'a dit que ce n'était pas possible. On m'a dit qu'il fallait d'abord faire la révolution, pour que cette maison d'édition... [rires] Alors évidemment, c'est très ennuyeux. On ne peut pas penser faire une révolution simplement pour créer une maison d'édition. C'est très ennuyeux. [rires partagés avec Paget]


Alors on comprend qu'un écrivain disant aussi librement ce qu'il pense de ses éditeurs et du milieu littéraire dont il préfère rester distant, ait été mis à l'écart au point qu'il soit aujourd'hui quasi oublié.
Pourtant, il semble, pour reprendre un intitulé de Laure Limongi, par laquelle j'ai découvert une partie de l'oeuvre, que le temps d'Hélène Bessette soit enfin arrivé ( "Enfin du nouveau !" s'exclamait Queneau en 1952 en découvrant son premier manuscrit). On lui consacre un site, des articles, une exposition. Récemment Liliane Giraudon en a fait une lecture. Très bientôt, dans le cadre du festival Frictions de Dijon, deux textes seront représentés sur scène, une table ronde sur Bessette y sera enregistrée par France Culture. Si Hélène Bessette est bientôt plus largement lue, ce ne sera pas grâce à la maison Gallimard qui a abandonné l'écrivain depuis longtemps (aucune réédition ni édition en poche à ce jour), ni à la plupart des libraires (il paraît que quelques-uns la défendent), ni aux critiques littéraires (on est tout à la fois étonné et lassé de cette nouvelle preuve de leur incompétence notoire), mais bien à des lecteurs passionnés, d'ailleurs généralement auteurs eux-mêmes (en plus de ceux cités au-dessus, il y a apparemment Frédéric Léal, Claude Royet-Journoud, Nicole Caligaris, Philippe Beck, Noëlle Renaude, Caroline Sagot Duvauroux).
Si Hélène Bessette fut oubliée pour des raisons extra-littéraires, il faut quand même préciser qu'elle ne fut pas beaucoup lue au moment de ses publications, malgré quelques prix reconnaissant ses ouvrages et la parole de personnalités telles que Queneau, Duras, Bosquet. Ce à quoi Duras donnait la raison suivante, qui déculpabilise lecteurs et prescripteurs : "L'insuccès, à mon avis, n'existe pas. Le succès peut être tardif, mais il doit arriver, tôt ou tard. [...] Je crois que l'insuccès d'une oeuvre découle de l'oeuvre elle-même, enfin, c'est une qualité - intrinsèque de l'oeuvre. Quand une oeuvre est seule à être elle-même, quand une oeuvre est insolite, il est normal qu'elle ne frappe que certains initiés, tout d'abord. Un livre ne paraît jamais seul, il est toujours accompagné d'autres livres, il est toujours dans un contexte donné. Il se peut très bien qu'un livre très singulier, très insolite, soit contrecarré par d'autres livres." Si cette explication touche juste pour certains livres insolites à leur sortie, elle explique peu et mal plus de cinquante années d'une indifférence quasi générale à une oeuvre aussi riche.







Il paraît que même les bibliothèques sont dépourvues des livres d'Hélène Bessette. J'ai eu la chance d'en trouver quelques-uns dans celle de ma petite ville de province dont j'ai déjà dit beaucoup de bien. Malheureusement Ida ou le délire, son dernier publié et semble-t-il très inspiré par Gertrude Stein, pourtant inscrit au catalogue, a disparu. Bref, j'en ai déjà lu deux de ses débuts et j'en attaque un troisième dont je parlerai plus tard.
Le tout premier : Lili pleure (1953). Ce qui étonne : la simplicité de l'histoire, la simplicité apparente de la narration. Des phrases courtes. Pas de phrases. Beaucoup de renvois à la ligne. Des répétitions, ou plutôt de l'insistance, façon Stein. Des effets poétiques. L'efficacité dans le moindre.

Le "Repas de Gala" :

     Ils sont sous la charmille.
     Coutil rayé, alpagas sombres.
     Têtes penchées.
     Fins sourires.
     Des oeufs mimosas.
     On se retourne
     - Des oeufs mimosas.
     Exclamations voilées.
     - Des oeufs mimosas.
     De tête en tête.
     - Des oeufs mimosas.
     De la cervelle.
     Un savarin.
     Des pigeonneaux.
     Coutil rayé, alpaga d'ombre, ombrelles, taffetas, sautoir et col cassé.
     C'est dimanche.
     C'est un très bon dimanche.
     C'est le dimanche de Lili.
     Et de la charmille, on peut voir par la fenêtre ouverte la longue table dressée.
     Et des fleurs éclatées sur la nappe étalée.
     Au fond de la pièce, allant ici et là, la mère Charlotte, silhouette agitée au son de l'argenterie tintante.
     - C'est dimanche.
     La vieille qui revient de l'office, où elle a été pour jeter un papier (un prétexte), souffle de la porte, la main en cornet :
     - Ecrevisses.
     Chacun se regarde, étonné.
     - Ecrevisses.
     Têtes démontées.
     - Ecrevisses.
     Têtes branlantes.
     Sourires finauds. Bouches édentées.
     - Ecrevisses.
     Alpaga raide et col brisé.
     - Je peux sonner, dit la mère Charlotte, la cloche de ce repas du dimanche.
     Car c'est mon dimanche
     C'est notre dimanche.
     C'est le dimanche de Lili.
     Le dimanche des oeufs mimosas, des écrevisses et des sorbets.
     Je vois passer devant moi les pensionnaires de ma pension. Les yeux baissés, la bouche humide, le nez pincé, la gorge contractée pour approcher la table de gala, la salle aux falbalas, de fleurs et de bouquets de partout encombrée.
     Et elle sonne la cloche.
     Son chapeau de paille et le noeud qui le tient, balancés.
     Elle sonne et sonne et sonne.
     Pourtant les pensionnaires sont entrés.
     Mais Lili n'est pas là.
     Pour le jour du dîner.
     Elle sonne et sonne et sonne.
     Et son chapeau tombé sur l'allée de gravier, et les cheveux défaits, les mêches éparses mouillées (par la chaleur).
     Mais Lili retardée n'ouvre pas le portique aux confins de l'allée de gravier.
     - J'ai cassé la corde maintenant.
     Cette Lili qui n'entend pas quand je sonne la cloche du repas du dimanche et des oeufs mimosas.
     Les pensionnaires n'osent pas se servir et guettent sans bruit la mère Charlotte sonnante et balancée, l'oeil humide, la bouche mouillée.
     - Commencez, dit la mère Charlotte, quant à moi j'attendrai.
     Têtes inclinées, sourires baissés, paroles retenues, mimes, figures mobiles, jeux de visage, gestes des mains, questions étouffées, réponses dessinées, épaules penchées.
     Et la mère Charlotte à l'extrémité, immobile et glacée.
     Car Lili n'est pas venue.
     - Et elle ne viendra pas, crie la mère Charlotte.
     Elle ne viendra pas.
     (C'était trop beau.)
     J'avais préparé des oeufs mimosas.
     J'avais préparé des écrevisses, et des pigeons ;
     des petits plats, des sorbets,
     des crèmes, des cafés, des chocolats,
     et des bonbons.
     - MAIS ELLE NE VIENDRA PAS, crie la mère Charlotte.
     Et la nuit peut tomber sur le repas qui dure et les pensionnaires étouffés.
     - Lili n'est pas venue, crie la mère Charlotte.
     Lili n'est pas venue.
     - LILI N'EST PAS VENUE, pleure la mère Charlotte en montant l'escalier des chambres.
     Viendra-t-elle maintenant ?
     Pourquoi n'est-elle pas venue ?
     L'homme a dû l'empêcher de venir.
     Car, elle, Lili serait venue voir sa mère qui l'attendait.
     L'homme est coupable.
     Lili est la victime.
     Elle viendra demain.
     Je l'attendrai cette nuit.
     Je l'attendrai demain.
     Et s'il faut chaque jour reculer l'attente, j'ajouterai les jours aux jours, les heures aux heures.
     Pour attendre ma fille,
qui n'est pas venue aujourd'hui.



Il m'a suffi de lignes comme celles-ci, à la première approche chez Rougelarsenrose et sur le site de Julien Doussinault, pour être interloqué de n'avoir jusque-là jamais entendu parler d'Hélène Bessette. Faire l'expérience de ce roman, c'est toucher à une beauté qui n'est comparable à rien d'autre, si ce n'est par cette question : pourquoi retient-on Duras, Beckett, auxquels on pense forcément parce qu'ils lui sont à la fois contemporains et souvent proches dans la manière, et pas elle ?
     





Les Petites Lecocq (1955) a eu une aventure singulière : un mois après sa sortie, une amie d'enfance d'Hélène Bessette, qui a cru se reconnaître dans ce roman, intente un procès. Le livre est retiré de la vente. Il ne sera republié que douze ans plus tard, avec un autre titre, Les Petites Lilshart, et des changements de noms de personnages et de lieux. Le "45 rue du Jeudi" devient "66 rue Roger-Salengro", "Mairie Lecocq" devient "Becky Lilshart". Comme dans Lili pleure, il y est question d'amour déçues, on y crie beaucoup. S'il est d'une forme moins originale, d'un style moins radical et caractéristique de ce qui fera le reste de son oeuvre, ce roman est tout aussi séduisant, cruel et tendre.


     Accompagné de Mairie, de Richmond parti le mercredi a refait en sens inverse le chemin qui mène à la gare. Toujours la même avenue blanche, large et calme, les mêmes maisons, bourgeoises, hautaines, leurs petits escaliers de pierre étalés proprement au soleil. Les fenêtres des chambres les draps lourds, les édredons les couettes que les ménagères à turban fouettent consciencieusement dans la clarté du printemps qui bat son plein. Tout est fleuri. Tout est joyeux. Tout est paisible. Tout est clair. Tout est normal. Tout est simple. Connu. Déjà vu. A revoir. Toujours neuf. Sans vieillesse. D'un rajeunissement certain. Tout est naturel.
     Dans la large rue Gaston et Mairie serrés l'un contre l'autre se hâtent. Le train est à dix heures vingt. Peut-être n'est-ce qu'une brève absence. Une courte séparation. Qu'elle abandonne cette figure allongée. Il ne part pas au pôle nord, que diable. En trois heures on est à Paris. Quelle enfant. Petite fille. Elle viendra la semaine prochaine. Avec Ouest-Lumière c'est convenu. Ou dans quinze jours. On fera pour le mieux. Lui, naturellement se pressera de régler ses affaires. Voir à droite et à gauche. Les chaussées, les ponts, la littérature. Beaucoup de choses. Il n'aura pas le temps de s'ennuyer. Et l'examen bien entendu. Il doit tout de même prévoir quelque jours potasser l'exam.
     Mairie sourit. Son visage syncopé par deux lignes qui ne s'accordent pas, l'une en longueur, l'autre en largeur, se lève vers Gaston. Il pose rapidement un baiser sur la joue de la jeune fille. Tant pis s'il scandalise les bourgeois de l'avenue. Ils seront scandalisés et voilà tout. On rit.
     Toujours est-il que l'horloge de la gare avance, avance vers eux, menaçante, prend des proportions démesurées, emplit la largeur de la rue pour dire qu'il est dix heures un quart, qu'il n'y a pas de temps à perdre en marivaudage, que le train de ce pas rentre en gare.
     Brusque étreinte, course, adieux, sourires contraints.
     Puis le rapide oubli de celui qui part, qui pense exclusivement à son billet, à sa portière, à sa place, à son coin, à son porte-bagages, à ses voisins, à s'asseoir en pinçant son pantalon au genou pour ne pas casser le pli, le rapide oubli de celui qui laisse un passé pour un avenir, et, celui qui reste, figé dans de jolis sourires, des adieux touchants à tous les autres, tous les inconnus venus d'ailleurs, installés confortablement depuis belle lurette et examinant à loisir, par distraction et ennui les quais de cette nouvelle gare, tout pareils malheureusement aux quais de la précédente, et aux quais de la prochaine.
     Quand de Richmond enfin à son aise extrait le journal de sa poche en jetant un regard alentour à la recherche d'une silhouette, il n'aperçoit que talus, aiguillages et signaux, comme dernières mains tendues. Il prend conscience de la séparation, très calmement. Et déplie le papier.
     Mairie s'en retourne automatiquement et l'esprit absent, ignorant les ménagères heureuses qui frottent au miror le bouton de leur porte comme des petits soleils. Elle est bien surprise de se trouver au café du Centre. il y a de la magie là-dedans. C'est un véritable réveil. Elle mesure sa solitude et quelque chose de noir comme un grand mortuaire tire ses draperies devant le printemps qui s'éteint. Tout bien pesé, elle conclut pour elle-même, que ce pauvre Gaston ne pouvait évidemment pas marcher à reculons comme elle l'aurait secrètement désiré.




Hélène Bessette sur le net :

- le site Hélène Bessette, vous connaissez ? (biographie, extraits de l'oeuvre et de correspondances, articles critiques, entretien)
- Hélène Bessette presque oubliée ? (sur Sitaudis)
- L'insuccés d'Hélène Bessette, par Julien Doussinault (dans L'Humanité)
- Duras et la divorcée Brabant, par Caroline Sagot Duvauroux (sur remue.net)
- extraits d' Ida ou le délire et Garance rose (chez  Rougelarsenrose)

 

Publié dans Lectures

Commenter cet article

patchouli 29/05/2006 22:32

effectivement introuvable ici dans se quoi pas si perdu, mais surement, comment on fait pour la lire heim?

patchouli 23/05/2006 20:47

merci barth

lila 21/05/2006 06:44

please, elimine mon ps. merci

lila 21/05/2006 06:43

Le jour où l’on pourra dépouiller les individus de leurs masques, des attributs dont on les affuble, serait trop beau pour être vrai.
lila
ps: je n'ai pas compris " et le langage".

arte 20/05/2006 20:16

"Vous êtes une personne.Votre regard. Vos yeux. Votre bouche. Votre visage aux mille expressions.Dessinent votre personne.Donc je vous écouterai.Je vous recevrai. De personne à personne. De personnage à personnage.Sans distinction de classe. (Si je ne m’abuse.)À égalité. En toute fraternité.Vive la liberté. Les droits de la personne.Premièrement celui de la Parole.Celui de la conversation possible.Par le grand mystère du langage… "Helene Bessette.sur : http://rougelarsenrose.blogspot.com/2006_03_01_rougelarsenrose_archive.htmlPas une femme, pas un homme, une personne. Et le langage...