Documents Fluxus

Publié le par Bartlebooth



Qu'est-ce que Fluxus ? Qu'a-t-il à voir avec l'art, avec l'idée de mouvement artistique ? Avec Dada, John Cage, Marcel Duchamp, le happening ? Qu'a-t-on dit quand on prononce ce mot ?
Le premier volume d'une anthologie regroupant des textes des acteurs de Fluxus, édité par les soins des Presses du Réel, donne de nombreux éléments de réponse.
Intelligemment présentés par Nicolas Feuillie, ces écrits divers (manifestes, lettres, entretiens, récits) sont répartis en trois chapitres aux titres parlants.
Le premier, C'était Fluxus, est constitué de textes parus 15 ou 20 ans après la naissance de Fluxus. Il commence par des souvenirs de Tomas Schmit,  racontant quelques anecdotes liées aux premiers festivals, avec une grande subjectivité ("chaque fois que j'entends prononcer Fluxus et happening dans un même souffle ou que je le vois associés dans le titre d'une exposition, ou même jetés ensemble dans un seul et même pot, je frémis comme si je voyais une carpe enculer un canard : ces deux choses ont très peu en commun et beaucoup les séparent").  Wolf Vostell y exprime les différences de sensibilités au sein de ce non-mouvement ("Le sentiment du groupe était qu'il n'y avait pas de sentiment de groupe"). Ben Vautier, à sa manière très personnelle, précise autant que drôle, rappelle les grands apports de Fluxus (la participation du public, l'event, le divertissement, le mail art). Au centre de ce chapitre, une interview passionnante de George Maciunas, l'inventeur de Fluxus, réalisée la veille de sa mort, permet de découvrir un personnage complexe, quelque peu obsessionnel dans la classification des mouvements artistiques, attaché aux principes du concrétisme, du fonctionnalisme, du formalisme et à l'humour

"Il m'est apparu finalement qu'après quelques années, c'est devenu, je ne dirais pas un groupe, mais plutôt comme un mode de vie, tu sais. Là où Dada a nettement été un groupe étroit, avec un strict système d'adhésion. Fluxus ne l'est pas. C'est plutôt une manière de faire les choses, tu sais. Très informel, une espèce de groupe pour rire. Essaie de demander à quelqu'un comme George Brecht : "Es-tu Fluxus ?", il se moquera juste de toi. Cela ressemble plus au Zen qu'à Dada, en ce sens. Si tu demandes à un moine Zen : "Êtes-vous Zen ?", il ne te répondra sans doute pas en disant : "Oui, je suis Zen." Il te donnera une réponse bizarre, comme de te frapper sur le crâne avec un bâton. Il n'y a rien de rationnel dans le groupe. Ce n'est pas facile de le décrire en une phrase, de donner ses caractéristiques. Mais je pense que tu es conscient de beaucoup de choses. Il y a de l'humour ; il y a vraiment du fonctionnalisme, en grande quantité ; c'est très concret, je pense ; il y a des influences comme celle de John Cage, une énorme influence, et Duchamp, et à un degré moindre peut-être Yves Klein par le biais de Ben Vautier. Et en musique, la même chose, encore le concrétisme, comme l'humour peut déboucher sur l'absurdité et des choses comme ça, ou le théâtre absurde. Là, avec le monomorphisme, tu as parlé de monomorphisme, c'est un élément important qui doit être mentionné. C'est là où on diffère du happening. Tu vois, les happenings sont polymorphes, ce qui veut dire beaucoup de choses arrivant [happening] en même temps. C'est bien, c'est comme le théâtre baroque. Tu sais, c'est beaucoup de choses se déroulant en même temps : des chevaux sautant, des pyrotechnies, des jeux d'eau, quelqu'un récitant des poèmes et Louis XIV prenant son repas. Donc, c'est du polymorphisme. Ce qui veut dire beaucoup, beaucoup de formes. Le monomorphisme, ça veut dire une seule forme. La raison en est que, tu vois, beaucoup de choses dans Fluxus sont comme des gags. C'est la part de l'humour, c'est comme un gag. En fait, je ne le mettrais pas dans une classe plus haute qu'un gag, peut-être un bon gag."




Le deuxième chapitre de l'ouvrage, C'est Fluxus, présente des textes des années 1962-65 : une interview de Benjamin Patterson par Emmett Williams, à l'occasion du festival Fluxus de Wiesbaden (1962), des manifestes de George Maciunas et Dick Higgins, ...


L'Art-distraction Fluxus

Pour établir le statut non-professionnel
de l'artiste dans la société,
il doit démontrer le caractère superflu
de l'artiste et de son intégration,
il doit démontrer l'autosuffisance du public,
il doit démontrer que tout peut-être art,
et que tout le monde peut en faire.

Par conséquent, l'art-distraction doit
être simple, amusant, sans prétention,
traitant de choses insignifiantes, ne
requérant aucune habileté ou
entraînements sans fin, n'ayant aucune
valeur commerciale ou institutionnelle.

La valeur de l'art-distraction doit être
abaissée en le rendant illimité, produit
en masse, accessible par tous et
finalement produit par tous.

Fluxus art-distraction est l'arrière-garde
sans aucune prétention ou urgence
de participer à la compétition pour le "statut
de meilleur" avec l'avant-garde. Il tend
vers les qualités monostructurelles et
non-théâtrales de l'événement simple et
naturel, un jeu ou un gag. C'est la fusion
de Spikes Jones, du music-hall, du gag,
des jeux d'enfants et de Duchamp.

(George Maciunas)




La troisième partie, Ce sera fluxus, est la plus importante. Elle comprend des textes d'acteurs de Fluxus parlant de leurs oeuvres personnelles, sans qu'il soit forcément question de Fluxus. Il y est beaucoup question de musique. La Monte Young parle de l'accueil fait à ses compositions (la n°9 est une ligne droite tracée sur un morceau de papier, la n°5 consiste à lâcher un ou plusieurs papillons dans une salle de concert, la n°2 à faire un feu devant le public). Son choix d'anecdotes révèle un humour très zen :

Je parlais souvent de nouvelle cuisine. Une fois Terry Riley dit : "Ouais, même les cuisiniers vont se rebeller. On entrera dans un fast-food et on commandera quelque chose à manger. Quelques minutes après, le cuisinier nous apportera du sel. Seulement du sel. Alors l'un d'entre nous dira : 'Quoi ? c'est tout ?' et le cuisinier répondra : 'Qu'est-ce qu'y a ? T'aimes pas la nourriture statique ?' "

Les écrits de Nam June Paik me font beaucoup penser à ceux d'Erik Satie sur la musique d'ameublement :

Le compositeur poids mouche (Higgins) travaille avec des secondes
Le compositeur poids plume (Webern) travaille avec des minutes
Le compositeur poids léger (Beethoven) travaille avec dix minutes
Le compositeur poids moyen (Bach) travaille avec des heures
Le compositeur poids mi-lourd (Wagner) travaille avec des jours
Le compositeur poids lourd (N.J. Paik) travaille avec des jours, des semaines, des ANNEES, des SIECLES, Méga-années ................................

Mais l'essence de la forme musicale, et du débit temporel, - c'est-à-dire - la proportion de réminiscence et d'attente - est commune parmi toutes ces unités.

Celui qui souscrira à la Revue mensuelle de l'Université de l'Hindouisme d'avant-garde recevra quelque chose par courrier. Une fois, deux fois ou trois fois, vous trouverez une minuscule pièce de 1 cent dans une enveloppe blanche, ou vous serez attaqué par le cadavre ensanglanté d'un chien par paquet express... ou vous serez effrayé par un télégramme nocturne, disant : "Bonne nuit, Hélène !" .......


Et nous ne quittons ni cette dérision néo-dada ni ce ton Satie fluxus avant l'heure, dans un article où il est essentiellement question de musique, dans lequel George Maciunas, tout en revenant sur un thème qui lui tient à coeur, celui de l'anti-art, évoque sans le mentionner, les idées de John Cage : tout est musique, tout son est digne d'intérêt.

Pour mieux approcher la réalité concrète et en avoir une meilleure compréhension, les nihilistes-artistes ou les anti-artistes (ils contestent en général ces définitions) soit créent de l' "anti-art" soit s'exercent au rien. Les formes "anti-art" sont dirigées d'abord contre l'art comme profession, contre la séparation artificielle de l'interprète et du public, de l'auteur et du spectateur, ou de l'art et de la vie ; elles sont contre les formes, les modèles et les méthodes de l'art lui-même : contre le plein d'intentions, de formes et de sens en art ; l'anti-art est la vie, la nature, la réalité vraie - il est l'un et le tout. La pluie est anti-art, le murmure de la foule est anti-art, un éternuement est anti-art, le vol d'un papillon ou les mouvements des microbes sont anti-art. Ils sont aussi beaux et aussi dignes de notre considération que l'art lui-même. Si l'homme pouvait, de la même manière qu'il fait l'expérience de l'art, faire l'expérience du monde, du monde concret qui l'entoure (des idées mathématiques à la manière physique), il n'y aurait nul besoin de l'art, des artistes, et d'autres éléments "improductifs.


 Suivent des textes où il est essentiellement question d'une des formes d'expression qui a fait la spécificité de Fluxus, l'event. Robert Watts commente ses events pour boîte à lettres. Yoko Ono voit l'event comme une "extraction des différentes perceptions sensorielles", un "rapport avec soi-même", "le mot qui en est le plus proche pourrait être 'voeu' ou 'espoir' ". Wolf Vostell explique ses dé-coll /age par "la nécessité d'intégrer dans mon art ce que je voyais-entendais-sentais-apprenais". Benjamin Patterson voit l'event comme dépassant le simplement ludique et "exige que l'on engage sa personne dans l'event comme exécutant, comme interprète et même comme créateur".

Cette différence entre les personnalités de Fluxus et leurs points de vue est particulièrement sensible dans l'entretien entre Ben Vautier et George Brecht, l'un cultivant l'ego et se positionnant par rapport à l'art tandis que l'autre semble avoir tué l'ego et se dit dans une démarche non-artistique.

B.V. : Quelle différence entre toi et les autres artistes ?
G.B. : Généralement j'évite les comparaisons, j'évite de me comparer aux autres artistes.
B.V. : Aussi face à toi-même ?
G.B.: C'est une façon naturelle que j'ai de procéder. Je crois qu'il n'y a rien à accomplir en se comparant.
B.V. : Comment peut-on penser ainsi ! Ce point de vue m'est totalement étranger...
G.B. : Nous pouvons dire, par exemple, que toi tu dis que l'ego est très important ; donc on peut imaginer que tu dis : "Je vais faire ceci parce que ça n'a pas été fait."
B.V. : Exactement.
G.B. : Comment sais-tu que cette chose n'a pas été faite ?
B.V. : Je me réfère à l'Histoire de l'Art.
G.B. : C'est à partir de là que nous sommes différents. Je ne commence pas avec l'art.
B.V. : Pourquoi ?
G.B. : Parce que l'art est déjà limité. Ce n'est qu'une série de possibilités ; moi je suis intéressé par toutes les possibilités.
B.V. : Mais je considère que toutes les possibilités sont aussi de l'art. Pour moi, John Cage fait que tout soit musique ; Marcel Duchamp que tout soit oeuvre d'art ; et je considère que toi, tu rends tout événement art.
G.B. : Pour moi, c'est peut-être la même chose. Toi tu dis : "tout est art", moi je tends à ne pas penser à l'art. Je vois les choses comme elles sont et ne pense pas à l'art. Nous faisons la même chose.
B.V. : Tu déclares que ton but n'est pas la personnalité, ni d'apporter du neuf. Mais tu apportes du neuf, n'est-ce pas ?
G.B. : Pas particulièrement. Tout ce que je fais, c'est de mettre les choses en évidence. Mais elles sont déjà là.
B.V. : Ne crois-tu pas que ta façon de mettre les choses en évidence est art ?
G.B. : Je n'y pense pas.


Le chapitre Ce sera Fluxus se conclue par une réflexion passionnante, Recherches structurelles, de celui qui créa le concept d'intermediaDick Higgins, où celui-ci développe l'idée d'introduire une forme participative dans la littérature en évoquant aussi bien de nouveaux types de récits, qu'il appelle "énoncés en prose cumulative, que la poésie concrète.

Au terme de ces 300 pages, au contenu très riche, se terminant par un choix d'events de chacun des acteurs de Fluxus, nous avons une compréhension à la fois plus précise et plus floue de Fluxus, cet indéfinissable qui fait toute l'ouverture de ce non-mouvement, en cela très comparable au Zen.

Puis quelqu'un demanda : "Faites-vous partie du Zen ?". Dennis dit : "Non, mais le Zen fait partie de nous". (La Monte Young)


 

Pour complèter cette lecture, je conseille fortement, dans la très belle et originale série poche de la même collection L'Ecart absolu , l'étude de George Brecht, L'Imagerie du hasard. Datant de 1957, c'est-à-dire cinq ans avant la naissance officielle de Fluxus, ce livre est écrit par celui qui venait d'inventer la notion d'event. Brecht pratiquait, depuis 1953, une forme d'art qui s'intéressait à l'aléatoire et, suite à la rédaction de cette étude, suivit l'enseignement de John Cage qui, comme l'on sait, composait en s'appuyant sur des procédures aléatoires, notamment inspirées du Yi-King. Brecht lui-même composa des pièces musicales, mais n'en resta pas là.
George Brecht se penche ici sur la production des images du hasard dans l'art, en prenant pour point de départ les premières utilisations explicites du hasard en peinture, c'est-à-dire au début du XXe siècle, principalement celles de Dada et du surréalisme. Ainsi passe-t-il en revue l'automatisme, les déclarations d'André Breton sur les manifestations du merveilleux, le hasard mécanique dans l'oeuvre de Marcel Duchamp, les collages de Hans Arp, les décalcomanies et frottages de Max Ernst, pour s'attarder ensuite sur le dripping de Jackson Pollock. Après ce panorama, Brecht en vient aux domaines scientifiques et philosophiques. Ayant étudié de près les notions de statistiques et d'aléatoire, il connaît bien le sujet. Il évoque alors les travaux scientifiques relatifs à la probabilité et à la cinétique des gaz, dans l'intention de montrer que "les travaux de grands artistes sont les produits du même désordre interagissant et complexe de causes et d'effets indépendamment duquel ont émergé les résultats de la physique mathématique". Après ce parallélisme entre les tendances de l'art contemporain et celles des sciences, Brecht décrit quelques méthodes d'invocation du hasard (pièces, dés, roues numérotées, cartes, tirages au sort, automatisme, nombres aléatoires). L'étude se termine par une conclusion disant à quel point l'utilisation du hasard dans un processus créatif offre des possibilités infinies.


Fluxus sur le net :

(en français)
- 4T Fluxus
- Fluxus par Ben (sur le site de Ben Vautier)

(en anglais)
- Portail Fluxus
- Fluxus Debris

(à voir)
- Films Fluxus (sur UbuWeb)

(à écouter)
- Flux Tellus , Anthologie Fluxus & Fluxus 30th Anniversary Box (sur UbuWeb)



Notons également que les Presses du Réel, qui font un travail remarquable pour rendre disponibles les textes et documents des avant-gardes du XXè siècle, fait paraître dans quelques jours, un autre ouvrage historique de Fluxus, Postface de Dick Higgins.
Les Presses du Réel présenteront la collection L'écart absolu au Salon du livre libertaire et des médias libres, samedi 17 juin et dimanche 18 juin.

Publié dans Lectures

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Clin d'Oeuvres 05/05/2008 17:03

Nouveau : venez découvrir l’émission « Clin d’œuvres », sur le portail culture de la Ville de Lyon : http://www.culture.lyon.fr/clin-oeuvres
« Clin d’œuvres » est LA nouvelle émission vidéo sur l'art à Lyon. En deux minutes, des petits clips mettent à nu une œuvre d’art ou d’histoire d’un des musées de la Ville de Lyon.
La première œuvre de cette série est : « Le Bizart Bazart » de Ben. 15 autres épisodes doivent suivre toutes les deux semaines.
Allez vite voir !

talkie-walkie 19/08/2006 17:03

hey ! you know Libr&critik ! cool !à bientôt alorset bonne continuation ...

Bartlebooth 15/08/2006 22:23

Merci pour les liens de ces entretiens : j'étais passé à côté d'eux chez Libr&critiK. Tu as raison de souligner le travail passionnant que mène Michel Giroud avec L'Ecart absolu.

talkie-walkie 14/08/2006 19:46

voilà en fait y"a deux interview de Giroudla première dans le lien précédentla deuxième est en bas de page de ce lienenjoy it !http://homepage.mac.com/philemon1/Libr_critiK/page16/files/category-7.html

talkie-walkie 14/08/2006 19:36

voilà qui pourrait t'intéresserune interview de Michel Giroud, qui dirige tout ce qui touche à Dada, Fluxus, Fourrier aux Presses du réel, trvail génail qu'il mène ...toujours dans le flux, El Coyote  !!http://homepage.mac.com/philemon1/Libr_critiK/page16/page16.html#unique-entry-id-4