La Rumeur mais ne se rend pas

Publié le par Bartlebooth

 

 

La Rumeur est un quatuor de hip-hop underground qui, depuis une dizaine d'années, distille une parole subversive - avec une radicalité, une qualité littéraire & musicale, une pertinence beaucoup plus intéressantes que ce qui se fait majoritairement dans le milieu du rap français, généralement complaisant (« injecter du sens où on ne trouve que du sample », disent-ils dans un morceau) - sur des sujets problématiques, brûlants : la colonisation et la mauvaise conscience qu'en a l'Etat français, les ratonnades du 17 octobre 1961, l'immigration, le quotidien des banlieues, le discours sécuritaire et raciste, les bavures policières, ...
En avril 2002, après trois maxis formant une trilogie, ils sortent leur premier album, L'Ombre sur la mesure. Celui-ci est accompagné du premier numéro de leur magazine gratuit, La Rumeur magazine. Alerté par Skyrock qui s'en prend plein la tronche (et porte plainte, sans suite, pour « incitation à la violence »), le Ministère de l’Intérieur y repère un article qui semble beaucoup l’incommoder et/ou qui pourrait servir de prétexte à tenter de se débarrasser d’un groupe qui gêne.
Cet article signé Hamé, membre du groupe, est intitulé « Insécurité sous la plume d’un barbare », un texte d’une belle lucidité sur les dérives d'un discours sécuritaire hystérique, et sur une réalité sociale que des politiques ne veulent régler qu'à coup de répression : « La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience carcérale, d’absence d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille illicite... c’est se rapprocher de la prison ou de la mort un peu plus vite que les autres... » . Plainte est donc portée, entre autres pour une phrase comme celle-ci : « Les rapports du ministère de l'intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété. » Oui, où est le problème pour un ministre au langage doté de propriétés incendiaires quand elles ne sont pas émétiques et pour des syndicats pour qui on ne peut pas tout dire mais défendant des policiers se permettant de tout faire, jusqu'au pire ? Le problème, dit la plainte, est celui de « diffamation publique envers la police nationale ». Juste avant le procès, le groupe sort un album de circonstance, Regain de tension,  sans compromis, offensif. Refrains :


Pendant que la censure peine de tous ses efforts
Et que d'obscurs syndicats de porcs
En cas d'encombrantes bavures invoquent le coup du sort
Et nous convoquent leur état-major
(P.O.R.C)


Inscrivez greffier, le prévenu n'exprime aucun regret !
Veuillez verser au dossier, à charge pour dommages et intérêts,
article 25 bis alinea premier.
(Inscrivez greffier)



Heureusement, et grâce à une défense exemplaire montrant que les propos incriminés faisaient état d'une réalité historique et dénonçaient le déni de cette dernière par l'Etat autant que la légèreté de la Justice, Hamé fut relaxé le 17 décembre 2004. Mais en avril 2005, le Ministre de l'Intérieur - l'autre allumeur de feu à défaut d'en être voleur, quoique, oui celui qui aujourd'hui accuse de diffamation des journalistes s'intéressant à son cas - faisait appel. C'est ainsi que le 11 mai dernier eut lieu le procès en appel, d'une nullité affligeante du côté de l'accusation. L'avocat de la défense, face aux dérives et aux sous-entendus de l'accusation, recentra le débat sur une question plus épineuse, celui de l'indépendance d'une Justice qui n'inquiète pas les bavures policières et prend parti : « le parquet a-t-il pour vocation d'être l'avocat du ministère de l'intérieur ou de la police nationale ? », « pourquoi le parquet s'auto-proclame-t-il avocat d'une des parties ? ». On pouvait s'attendre au pire concernant Hamé et la liberté d'expression, mais le 22 juin, Hamé fut relaxé pour la deuxième fois.
Le lendemain, le parquet s'empressa de former un pourvoi en cassation contre cette relaxe... Quel est le but recherché dans cet acharnement ? Qu'est-ce qui fait la faiblesse, déguisée en force, de ce déni, ce refus buté d'admettre la réalité de faits historiques meurtriers : justifier qu'ils se reproduisent impunément ?


 

- toutes les paroles de La Rumeur


Deux titres extraits de Regain de tension (2004) :

- « L'encre va encore couler » (mp3)
- « P.O.R.C. (Pourquoi On Resterait Calme) » (mp3)


Clips :

- « L'Ombre sur la mesure » (2002)
- « Le coffre-fort ne suivra pas le corbillard » (2002)
- « Le Cuir usé d'une valise » (2002)
- « P.O.R.C. (Pourquoi On Resterait Calme) » (2004)


Interviews
:

- mai 2002 (Abcdr du son)
- mars 2003 (A contresens)
- avril 2003 (Résistons ensemble)
- mai 2003 (Abcdr du son)
- octobre 2003 (Indésens)
- janvier 2005 (A contresens)
- avril 2005 (Poivre rouge)

---

- Emissions de Là-bas si j'y suis consacrées à La Rumeur : 21 octobre et 22 octobre 2004 (mp3)
(et pour ceux pour qui il est important de défendre le pluralisme dans les media et ce genre de reportages radiophoniques, de plus en plus rares, il y a cette pétition)

Publié dans Musique

Commenter cet article

arte 28/06/2006 18:43

Dans son ouvrage intitulé Le 17 octobre 1961, un crime d’État à Paris, paru chez les éditions la Dispute en septembre 2001, il écrivait à propos de la répression policière contre les Algériens:       «J’ai maintes fois souhaité que la honte d’avoir été le témoin impuissant d’une violence d’État haineuse et organisée puisse se transformer en honte collective. Je voudrais aujourd’hui que le souvenir des crimes monstrueux du 17 octobre 1961, sorte de concentré de toutes les horreurs de la guerre d’Algérie, soit inscrit sur une stèle, en un haut lieu de toutes les villes de France, et aussi, à côté du portrait du Président de la République, dans tous les édifices publics, mairies, commissariats, palais de justice, écoles, à titre de mise en garde solennelle contre toute rechute dans la barbarie raciste».http://dzlit.free.fr/pbourdieu.html