La Rose et la cétoine - Claude Tarnaud

Publié le par Bartlebooth

Tarnaud, Claude [1922, Maisons-Laffite (Yvelines)] Poète, fonde, avec Yves Bonnefoy, à la fin de la guerre le groupe « La révolution la nuit ». De 1945 à 1948, participe aux activités du groupe de Breton (il est notamment un des animateurs de la revue Neon). De 1954 à 1966, collabore à Phases. Après avoir séjourné dans divers pays (Somalie, U.S.A., Suisse), C.T. vit actuellement en Haute-Provence, dans une sorte d'exil volontaire. Son oeuvre, l'une des plus secrètes et des plus incisives de l'après-guerre, partage avec celle de Stanislas Rodanski à la fois une ironie hautaine et l'ambition de fonder une mythologie "glacée" - a-humaniste - qui, dans une certaine mesure, relie le dandysme d'un Vaché aux récentes propositions d'un Manifeste froid (J-Ch. Bailly, S. Sautereau, etc.). Dans son inédit L'aventure de la Marie-Jeanne, C.T. renouvelle la problématique du "hasard objectif" en la transposant du niveau individuel à celui de l'espèce et de l'univers. Ses tableaux-collages, en outre, comptent parmi les démonstrations les plus convaincantes de la continuité naturelle entre le sujet et l'objet, le monde "extérieur" et le monde "intérieur".
Petr Kral in Dictionnaire général du surréalisme et de ses environs (PUF, 1985).

 

Extrait de La Rose et la cétoine. La nacre et le noir (Paris, Méconnaissance, 1959), de Claude Tarnaud, tiré de Poétes singuliers, du surréalisme et autres lieux, A.V. Aelberts & J.J. Auquier (10-18, 1971) :

Belle éprise
ton corps est algues au courant fou
Tu ris clair mais l'air ne te contient plus
Evadée des sentiments évasée par l'amant
par la main folle
de l'aube qui glisse sur tes hanches

Mon corps est ce courant que tu crées en nageant parmi les poissons-lyres
mon corps est ce courant fou où tu fais algues
belle almée au large des raisons
belle pâmée au miroir où tu fais palmes
comme l'embrasement de la pierre-qui-vire
givre des silex
et

je suis Roi au couronnement de ta gorge
Belle épouse
Princière comme le mauve étourdissement du sanglot
dans l'angle de tes cuisses où l'infini se joue
belle entée de moi
dis-moi qui tu déjoues ainsi aussi pure que l'éclat que tu hantes
aussi impure qu'il est possible dans le trouble avènement du désir
l'oubli comme une offrande d'or et de mort pour
la cétoine de nos étreintes c'est
une goutte de sang qui s'attarde sur la basalte de nos regards
cœur consumé

J'ai dit cétoine parce que la cétoine est cet insecte d'or vert qui gît au coeur de la rose, parce que j'ai porté un jour l'orvet au poing, la main refermée sur tous les vents alizés, rose des vents et mort d'or, l'escarboucle aux rayons verts sur fond mordoré de l'orvet, de l'or vert de l'amour d'or. J'ai dit cétoine parce que si l'on pose comme prémisse que ce mot sert à désigner à la fois ta présence et ton absence rutilantes, l'insecte luxueux est le cœur même de la fleur qu'il dévore, le sexe même de la rose au centre de laquelle il gît. Ainsi la cétoine est la pierre de l'anneau de Gygès, gage de notre parfaite invisibilité dans l'amour. Au cœur de la rose pourpre, notre mort d'or vert (qui trouve sa résolution passionnelle dans l'iris, ma « belle dynamo » des couleurs, la nacre où nous brûlons) repose, foudroyée.

Et à forcer le miroir
nous avons trouvé la minuscule cage d'or
où l'on garde celée la clef des aliénations sous-marines :
deux fers de lance noirs lui tiennent lieu de regard,
la vue agressive, et
souple et rétractile,
fragile et épanouie,
la fougère somptueuse de la respiration du plaisir
lui jaillit des reins, mais
le moindre attouchement le fait se résorber en un joli bouton
de satin mauve.
Haliotide à la nacre abolie
elle est marquée de l'étoile absurde du savoir
du sceau luxueux de la parole
fière et navrée, enchantée et perdue,
narquoise et artérielle.
Je l'ai gardée un instant dans la paume de ma main
avant de la rendre à sa forêt nuptiale.

Evasée par l'amant, comme le paysage offre ses coupes où boire l'alcool de tes gestes, comme le paysage, diorama somptueux, nous va de sa coupe parfaite à briser sur les chenets des récifs qui protègent l'immense salle du ressac des incendies proches. Le syllogisme inspiré de la vasque de mercure au pied du tableau révolutionnaire. Le bain de vase mercurielle présidant à la renaissance du phénix marin ; et tu dissipes tes ors en l'amalgame éphémère. En coupes claires. La minuscule cage d'amour dont je parlais n'est autre que le gracieux « gastéropode amer », le secret des évasions célèbres. La cétoine passe devant nos yeux, en un vol lourd, laissant dans le soleil un sillage lumineux, comme d'une lampyre diurne, qui nous conjugue. La rose est veuve, mais son cœur, tache noire, sera bientôt comblé. Y boire jusqu'à la cendre ; les hauts et bas-reliefs du festin de la mante ; aux ailes subjonctives ; les cargaisons d'épices échappées des flancs éventrés des vaisseaux de jadis, ce sont ces poissons bigarrés, nos tourments. La geste de tes cris dans le plaisir, traduite en hiéroglyphes de vif-argent, nous restitue aux cités englouties. Et le phénix d'or-vert nous poursuit, en gilet d'hermine, amant et amante, raie spectrale. Jusqu'à la coupe vers où convergent tous les pétales de l'actinie. Notre rose dite, virevolte, sur l'iris dément.

(Si l'on prend la boussole comme compteur de vitesse, la nacre est le record mondial sur piste circulaire et, à midi, les rais de soleil qui se jouent sur les sables des bas-fonds, ont des reprises de voiture grand-sport)

Toute la rose est retenue entre ton ravissement et tes larmes ; ses trente-deux cartes sont brouillées. Le sort en est jeté, dans l'embrasement solennel, et l'écume des vagues est le refus sacré de la fleur, mise en jeu, à l'équivoque. Mais puisque, dans l'ombre, l'iris est la marée basse sur la perle noire de ta pupille, tu déclines les miroirs en misant le Tout sur le Fou.

Pour ceux qui ont déjà passé la ligne
l'équateur des espèces
nous sommes reconnaissables et sel
et seulement pour ceux-là.

Puisque la rixe des couleurs
la rose clouée du cuivre natif
toute la rose s'est abolie en ton visage.

Nous n'avons que la nacre pour réfléchir nos nuits
et c'est l'encre invisible des réveils angoissés
qui ne diffère de celle de la seiche que par la vitesse qui, séduite,
l'irise.

Et puisque, ici encore, il s'agit de vitesse, tels les rais de la roue d'un carrosse paraissent immobiles, paressent dans le fauteuil-club de la vitesse lorsque la roue tourne avec une rapidité suffisante, les pétales, cartes brouillées, de la rose se figent, rose de sable, rose de mort. Ici, elle sera restituée, mais inverse, par l'accélération, l'iris à marée haute, en plein midi. (Toutefois, les personnes instruites affirment que, quelle que soit la vitesse, le moyeu, en son centre, est immobile.)

Haut masque pour festin sacré
le blason des sables, bizarre oursin plat,
nous offre le passage du Cinq au Six
à bord de l'M
la coupe semble-t-il de parfaite symétrie.
Et c'est la lourde porte circulaire
qui donne sur le toboggan aux miroirs :
à l'avers, l'œil du chat ;
au revers, la spirale pourpre.
Mais la vitesse s'y gagne ; humectée,
c'est l'arrogance (la transparence) sans frein
comme le Noir est l'âme de la nacre
et l'M
est ton mystère

puisqu'enfin nous voici, noirs prédateurs. Croisant très lentement, en silence, au-dessus du poème effaré. Le festin surprenant et la note claire, mais altérée, des coupes. Là où la voix se brise : impénétrable nonchalance.

Tout élan panique est une merveilleuse croisière à bord de nos corps. Ton mystère à chaque geste renouvelé, dans cette négation singulière de moire et de brûlure. La réalité stridulante : ta chair submergée, belle éprise, est parée de phalènes.

Mais l'escarboucle s'attarde encore au cœur de la rose, notre cité, et, pour désertes que paraissent les rues à la minuit, tu hantes le pas de toutes les portes et chaque ciel de lit grée une nef égarée ; flamme verte. Et les glaces sont prises, réticentes superbes, comme, révélateurs, nos bains de mer, qui sont destinés au développement des images latentes.

Perverse la nacre
grammaire exacte et immodeste
de l'impair.

Exclusifs nos émois
comas fruités et
les éperviers de la possession
nous ont initiés
au Jeu en point d'orgue,
comme les vigiles de l'actinie, effrois beiges,
aux étreintes aciculaires :
insidieuses caresses, de la pointe des ongles ; fausses réserves qui frôlent le Gothique ; nostalgies fragiles du toucher ;
accords obliques et frêles, en salamandre ; tournois elliptiques.

Les algues noires où rêvent l'orvet bagué, délicieux.


Que l'amoureuse perdition
de passer outre à la profondeur
nous gagne :
il y a foudre sous roche
et le phénix s'y repaît.

Etranges achalandages, donc, sous les encorbellements des ruelles englouties. Hors de toute raison, à travers la transparence désorientée de la nacre, des caresses hautaines. Les ombres ne simulent plus ; elles participent aux gestes, qu'elles sèment de vertiges ; elles ajoutent à l'acéré des corps et les revêtent licencieusement de cristaux flambés ; armures d'amour, armes parlantes des désirs exorbitants, panaches de la mer sur les grèves de nous-deux.

Et notre étreinte est l'écrin entrouvert où resplendissent de fragiles effrois.


Bibliographie incomplète :
L'Alphabet spationnel, ou les sept phases érosglyphiques, 1952.
The Whiteclad Gambler, ou les Ecrits et gestes de H. de Salignac, 1952.
La Forme réfléchie, Paris, Le Soleil Noir, 1954.
La Rose et la cétoine. La nacre et le noir, Paris, Méconnaissance, 1959.
Orpalée. Paris, M. Cassé, 1965.

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CouleurRose 02/10/2007 22:17

"Toute la rose est retenue entre ton ravissement et tes larmes ; ses trente-deux cartes sont brouillées. Le sort en est jeté, dans l'embrasement solennel, et l'écume des vagues est le refus sacré de la fleur, mise en jeu, à l'équivoque. Mais puisque, dans l'ombre, l'iris est la marée basse sur la perle noire de ta pupille, tu déclines les miroirs en misant le Tout sur le Fou."J'aime bien ce pasage. Je ne suis pas fanart de poésie par nature, mais de temps en tant j'aime bien passer une heure ou deux à lire "ce qui se fait" à ce sujet. Merci, pour la lecture de cette page, c'était instructif.

France Elysées 27/08/2007 21:30

Merci pour ce beau texte de "La Rose et la Cétoine" que j'ai eu plaisir à relire. Quel poète, dandy avéré à l'humour térébrant...
C'est essentiel de le remettre à l'honneur.
Chaleureuse poignée de main
France Elysées (Bruxelles)
 

Arte 19/09/2006 11:31

Comme on dit : un « sonnet », une « ode », une « sonate » ou une « fugue », pour désigner des formes bien définies, ainsi dit-on : une « conque », un « casque », un « rocher », un « haliotis », une « porcelaine », qui sont noms de coquilles; et les uns et les autres mots donnent à songer d'une action qui vise à la grâce et qui s'achève heureusement (VALÉRY, Variété V, 1944, p. 19)Laboratoire d'Analyse et de Traitement Informatique de la Langue Française

7 07/09/2006 11:43

simple maniérisme...

koan 07/09/2006 11:18

Mmm. Je n\\\'ai pas tout lu mais c\\\'est délicieusement...réaliste !