Littérature immatérielle

Publié le par Bartlebooth

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L'époque est à l'immatériel. Si la littérature est bien l'art d'utiliser les possibilités ultimes des média pour exprimer tout le jus nourricier de la langue, si elle doit un jour renaître, ce ne pourra être qu'une littérature immatérielle. Et cela change tout. Car si elle n'exprime pas son époque, ou mieux encore les nouveautés radicales que celle-ci propose comme horizons à l'imaginaire, davantage même, si elle ne les anticipe pas, la littérature n'a plus de fonction réelle. Elle s'éteint dans un ressassement sclérosé du passé. Exprimer son époque ne signifie pas simplement la dire, la raconter dans des fictions plus ou moins bien menées - ce que fait à merveille l'édition dans son industrialisation du best-seller - mais, bien plus profondément, comme la mythologie orale exprimait les tentatives d'hominisation d'un univers méconnaissable, comme les chansons de geste exprimaient l'oralité collective fondatrice de la société médiévale, le roman l'institution d'une société ordonnée par les récits particuliers des vies individuelles, l'enraciner dans les modalités mêmes de la littérature. Faire de la littérature une avant-garde de la société communicante de notre temps. Faire qu'elle anticipe sur cette évanescence répandue, insaisissable, protéiforme, libertaire, qui esquisse notre devenir. Non une littérature parlant de cela, mais une littérature nouvelle parce qu'elle précéderait ces formes et les rendrait créatives.

Nous commençons tout juste à en prendre conscience. Le temps est long entre le nourrisson et l'adulte. Les tentatives actuelles de littérature immatérielle sont au berceau, vagissant dans leurs couches anti-fuites. Sous les traits du bébé ne fait que s'esquisser le visage de l'adulte. L'avenir est ouvert, les possibles multiples. Plus de livre fini, figé, d'oeuvre complète et achevée, d'auteur génial et statufié, de droit d'auteur semi-divin, de variantes, d'édition princeps, de "propriété" littéraire... L'invention a changé de terrain, il ne s'agit surtout pas de faire avec des ordinateurs, ou d'autres machines à venir, une littérature identique à celle adaptée au livre, mais d'inventer une littérature qui sache tirer pleinement parti de toutes les richesses de l'immatérialisation de contenus concrétisée par les possibilités qu'offrent les circuits électroniques ou optroniques : immatérialité, instantanéité, complexité, communicabilité, disponibilité, générativité, prolixité, mobilité, fluidité, adaptabilité, collectivité, impersonnalité, multiplicité, interactivité... et nombre d'autres caractéristiques, que nous ne soupçonnons même pas encore, toutes aussi inaccessibles à une littérature à support matériellement figé. La maladresse des éditeurs, leur totale absence d'anticipation créatrice, devant ces supports radicalement nouveaux que sont les CD ROM, les CDI, les CDTV, les Data-Discman, etc... Leur incapacité à y faire tenir autre chose que des copies de livres qui, du coup, ne peuvent que devenir mauvais, leur obstination à en faire des objets utiles en bridant toutes les possibilités novatrices, tout cela est preuve qu'il faut penser autrement. Oublier le livre, inventer autre chose. Mais quoi ?

Littérature-art total générée sur les immenses panneaux électroniques des agglomérations urbaines ou littérature intimiste lue sur l'écran miniaturisé d'un ordinateur de poche : ce qui doit advenir dépassera les cadres étroits que nous lui assignions jusqu'ici. Littérature de l'instant figée à volonté sur des pages crachées par des imprimantes. Littérature jetée aussitôt que lue. Littérature insaisissable, s'automodifiant, échappant à chaque lecture dès lors même que son lecteur croira l'avoir épuisée. Littérature sans frontières, se jouant des langues dans l'internationalisation des réseaux. Littérature sans états d'âme, ouverte à l'échange, inapte à exprimer les petits égoïsmes étroits de tel ou tel. Ecrit, image, mouvement, son, lui appartiennent au même titre. Non comme illustration, mise en scène mais comme partie intégrante, fondatrice. L'animation du texte participera de l'image aussi naturellement que ses transformations au gré des besoins particuliers d'expression. Littérature du mouvement, de la vie des "textes". Littérature instantanée consommée dès sa production dans un recoin quelconque des immenses réseaux d'ondes où circuleront les langues. Littérature transformée aussitôt que produite. Auteur désincarné concevant les "textes" en deça des textes, ne bâtissant que des abstractions que les machines, à l'infini, se chargeront de concrétiser. Lecteur autorisé conduit à faire de toute lecture une participation créative. Littérature dès sa naissance, abolissant toute barrière, ignorant qui la lit, oubliant qui la produit dans un perpétuel mélange des genres. Littérature du pillage méthodique, du vol systématique, empruntant son bien où bon lui semble, consciente de la propriété collective des langues. Littérature spectacle traçant au rayon laser, dans l'obscurité des cieux nocturnes, rêves et fantasmes collectifs des métropoles : nourrissant, des antennes et des satellites, le globe entier de nouvelles mythologies : gravant sur les écrans-murs d'appartements particuliers les désirs, les attentes des propriétaires et de leurs hôtes, sculptant les espaces de fulgurances poétiques éblouissant la totalité des sens. Littérature de l'interaction et de l'échange. Littérature du contrôle ouvert au lecteur. Littérature de la participation permanente où tout livre, quelle qu'en soit la forme, sera instantanément lié à toutes ses lectures, à toutes les modifications de ses lectures...

L'avenir est totalement ouvert. Ici, bien qu'encore lourdement embourbé dans le passé, s'esquisse le futur d'un art qui, transformant la littérature, la déplaçant, la transcendant ne saurait avoir de commun avec ce que nous désignons ainsi que ce nom utilisé faute de mieux.

Pascal Gresset, "Pour une littérature immatérielle", in Action Poétique 129-130, 1992, pp.10-12.

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Arte 23/05/2005 10:50

C’est un trait vif venu d’un fer plus haut où nous sommes comme se perdre entre deux ciels l’éclat veine la terre sans atteindre où nous sommes plus haut — la distance ou l’hiver — l’eau noire livre tenace la blancheur à l’écartement vivant d’une source comme « Être » — la distance ou la lumière — fraîchi dans un pli agglutine le rai s’additionne en courbe de nuage noir et se dit l’arrêt de son poids la matière où fente blesse blanc la page séparée des dires de la terre à son bord de sentence la parole des traces données ici en graphie clandestine comme plus loin les choses que je ne peux pas voir plus loin toutes les choses même données comme une fraction d’air — expire.

Mais je sens que je suis trop long...