Flaubert et Perec

Publié le par Bartlebooth


"Ce qu'ils pensent de Flaubert", questionnaire de La Quinzaine Littéraire, n°324 (1-15 mai 1980)


A quelques romanciers contemporains d'aujourd'hui nous avons envoyé, en vue de ce dossier, le questionnaire suivant :
Afin de déterminer l'influence qu'a pu exercer (ou non) Flaubert sur quelques écrivains d'aujourd'hui dont vous êtes, nous serions heureux de publier vos réponses aux questions suivantes :
1°) - Flaubert, en tant que romancier du XIXe siècle, vous paraît-il seulement revêtir une importance historique ? Au même titre que quelques autres ? Ou bien vous semble-t-il faire partie de notre "modernité" ? De quelle façon ?
2°) - Joyce, Kafka, Proust ont dit leur dette à l'égard de Flaubert. Pensez-vous que vous en avez contractée une, à travers eux, ou directement ? Sur quel plan ?
3°) - L'importance que Flaubert accordait au "style", à l'écriture, vous paraît-il toujours de saison ? Que pensez-vous de la conception qu'il se faisait du romancier, de l'écrivain ?
4°) - Parmi les ouvrages  de Flaubert, quel est, quels sont, celui ou ceux qui ont votre prédilection ?
5°) - Quel cas faites-vous :
de
La Tentation de Saint Antoine,
de Bouvard et Pécuchet,
de sa Correspondance ?

GEORGES PEREC :

1. - Si Flaubert a pour moi de l'importance, c'est une importance actuelle, pas une importance historique. Flaubert n'est pas plus pour moi un écrivain du XIXe siècle que Sei Shônagon n'est un écrivain du Xe siècle, Rabelais du XVIe ou Leiris d'aujourd'hui. Je partagerais plutôt les écrivains en écrivains morts et en écrivains vivants, ceux dont les livres ne me parlent plus ou ne m'ont jamais parlé, et ceux que je ne peux pas continuer à parcourir.

2.- Je crois que quand j'ai commencé à bien connaître certains livres de Flaubert, ce qui me fascinait le plus en étaient les "morceaux de bravoure", par exemple la description de la casquette de Charbovari. Ou, dans le même ordre d'idée, des "tours de force" ("Elle grossit. Il devint fameux. On le recherchait.") dont je ne finissais pas d'essayer d'analyser les subtilités. Mon premier livre publié (Les Choses) a été en grande partie déterminé par l'obsession des descriptions et des périodes "à la Flaubert", aboutissant, dans de nombreux cas, à des pastiches, des allusions, des transcriptions et même des citations purement et simplement collées dans mon texte (j'en ai recensé quelques-unes dans le numéro de L'Arc consacré à Flaubert).

3.- De tout temps, il a existé des écrivains "mondains" qui pouvaient d'ailleurs fort bien ne pas manquer d'élégance, et d'autres pour qui la seule façon de vivre était de se visser à leur table de travail. Les "idées" de Flaubert sur sa condition ou sur le monde qui l'entoure sont celles d'un rentier tourmenté, mais le pacte qui le lie à son activité d'écrivain est irréductible : il envahit sa vie tout entière ("Je mène une vie âpre, déserte de toute joie extérieure et où je n'ai rien pour me soutenir qu'une espèce de rage permanente, qui pleure quelquefois d'impuissance, mais qui est continuelle. J'aime mon travail d'un amour frénétique et perverti, comme un ascète le cilice qui lui gratte le ventre...") et fait de lui, d'une manière extrême, exemplaire jusqu'à la caricature, ce que tout écrivain, en fin de compte, tend à être : une machine à écrire.

4 et 5. - Je n'ai lu qu'une fois Madame Bovary et Salammbô ; je relis fréquemment tout ou partie de tous les autres (sauf Hérodias qui m'embête).

 


 

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