Le travail de l'écrivain

Publié le par Bartlebooth


 

Samedi, avaient lieu à Rouen deux conférences autour de Perec et Flaubert.
Elles étaient précédées par la projection d’un film que Georges Perec et Bernard Queysanne (qui, ensemble, avaient adapté pour le cinéma Un homme qui dort) avaient réalisé pour les Chroniques de France. Ce petit documentaire, Gustave Flaubert, le travail de l’écrivain, est très plaisant et comme Bernard Magné le souligna, il participe sans doute de cette idée, autant flaubertienne que perecquienne, d’une œuvre où le lecteur (ici le spectateur) ne sait pas « si on se fout de lui ou non ». Je fus surpris d'y entendre la même citation que Perec donnait, dans sa réponse au questionnaire, à propos des idées de Flaubert sur sa condition d'écrivain : "Je mène une vie âpre..." (extrait du film, en mp3).

Jean-Benoît Guinot, responsable de sites sur Flaubert et sur Perec, expliqua de manière lumineuse comment Queysanne et Perec ont appliqué la structure de la sextine à l’ordre des séquences de leur film (1). Ainsi les six mots-refrains de la forme sextine ont-ils été transposés en six thèmes : Croisset, l’eau, les voyages, Paris-Normandie, les œuvres et l’ombrelle, qui ont été soumis à une permutation en spirales pour donner, à l’image, un résultat très fluide. Le conférencier a ensuite examiné en détails la pertinence de ses thèmes dans la vie et l’œuvre de Flaubert, ce qui fut tout à fait intéressant, surtout en ce qui concerne la répartition des séjours de l’écrivain à Paris et en Normandie et les étapes de la composition de Madame Bovary et de Salammbô (où l’on apprend par exemple que ces deux livres furent écrits, respectivement, à la vitesse moyenne de 0,285 et 0,247 page/jour...).


Bernard Magné s’est intéressé aux emprunts à Flaubert dans La Vie mode d’emploi. On sait, par le post-scriptum du roman, que « ce livre comprend des citations, parfois légèrement modifiées », et par le Cahier des charges, que Perec a établi pour ce faire un système citationnel (2). Perec a donc inséré dans son roman 10 citations + 1 de Flaubert. Comme le montre bien la réponse de Perec au questionnaire cité dans ma dernière note, Madame Bovary et Salammbô n'étaient pas ses livres de Flaubert préférés, et en effet aucune de ses citations n'est empruntée à l'un de ses deux ouvrages. Les prélèvements à Flaubert viennent d'Un coeur simple, Bouvard et Pécuchet, L'Education sentimentale et sa correspondance. Magné, bien qu'il n'ait pas pu s'empêcher de médire sur David Bellos (peut-être s'impose-t-il une contrainte par laquelle il doit être, partout où il passe, malveillant à l'égard du biographe et traducteur), s'est révélé passionnant, en étudiant en détails quelques impli-citations de Perec, ses stratégies de ruse, à la fois de masquage et de marquage.
Terminons par l'un de ces exemples donnés par Magné, et pour le reste je vous renvoie à l'oeuvre et à ses divers et subtils commentateurs.
Extrait du chapitre XXIV de La Vie mode d'emploi. En gras, l'emprunt fait à L'Education sentimentale (2e partie, chapitre II). Perec a juste transposé le conditionnel en indicatif.

« Du plafond pendent plusieurs lustres, hollandais, vénitiens, chinois. Les murs sont presque entièrement couverts de tableaux, de gravures et de reproductions diverses. La plupart, dans la pénombre de la pièce, n'offrent au regard qu'une grisaille imprécise dont se détachent parfois une signature - Pellerin -, un titre gravé sur une plaque au bas du cadre - L'Ambition, A Day at the Races, La première Ascension du Mont-Cervin -, ou un détail : un paysan chinois tirant une carriole, un jouvenceau à genous adoubé par son suzerain. Cinq tableaux seulement autorisent une description.

Le premier est un portrait de femme intitulé La Vénitienne. Elle a une robe de velours ponceau avec une ceinture d'orfèvrerie, et sa large manche doublée d'hermine laisse voir son bras nu qui touche à la balustrade d'un escalier montant derrière elle. A sa gauche, une grande colonne va jusqu'au haut de la toile rejoindre des architectures, décrivant un arc. On aperçoit en dessous, vaguement, des massifs d'orangers presque noirs où se découpe un ciel bleu rayé de nuages blancs. Sur le balustre couvert d'un tapis il y a, dans un plat d'argent, un bouquet de fleurs, un chapelet d'ambre, un poignard et un coffret de vieil ivoire un peu jaune dégorgeant des sequins d'or ; quelques-uns même, tombés par terre çà et là, forment une suite d'éclaboussures brillantes, de manière à conduire l'oeil vers la pointe de son pied, car elle est posée sur l'avant-dernière marche, dans un mouvement naturel et en pleine lumière.

Le second est une gravure libertine [...] »


(1) Notons que si, d’après Guinot, ce film est la « première application d’une contrainte formelle au cinéma », Perec ne s’en tiendra pas là, puisqu’il réutilisera la structure de la sextine pour Les lieux d’une fugue et qu’il a laissé un scénario, Signe particulier : Néant, malheureusement resté à l’état d’ébauche et qui, d’après David Bellos et Bernard Magné (réunissons-les même si ce dernier n’est pas d’accord avec le biographe, bien qu’ils disent la même chose), est une transposition cinématographique de la contrainte de La Disparition.
Bellos : « […] deux possibilités différentes de transposer La Disparition à l’écran. Le problème consistait à établir l’ « alphabet » cinématographique, de façon à pouvoir en omettre un élément, pour imiter le lipogramme : la solution peu satisfaisante qu’il trouva en proposant un film dont le titre serait Signe particulier néant reposait sur la « contrainte » d’une histoire racontée à l’écran sans que l’on voie jamais le visage d’aucun des personnages. » (Georges Perec, une vie dans les mots, Seuil, p.696)
Magné : « Il n’en constitue pas pour autant une « tentative d’adaptation » contrairement à ce qu’écrit David Bellos dans sa biographie. […] Le projet de scénario Signe particulier : Néant n’est donc pas une adaptation mais un équivalent structurel de la Disparition […] cette méthode de transposition – délaisser l’anecdote pour conserver le principe – est une règle absolue chez Perec […] » (Anthologie du cinéma invisible, anthologie de Christian Janicaud, Arte Editions/Jean-Michel Place, p. 466).
Je me demande où il a lu que Bellos désignait le film comme une « tentative d’adaptation ». La mauvaise foi est-elle une règle absolue chez Magné ?

(2) Voir la communication Citation, prise d’écriture d’Ewa Pawlikowska qui décrit parfaitement ce système :
 « Les trente auteurs qui figurent dans le post-scriptum sont répartis en deux systèmes : le système des citations et le système des allusions. Les deux font partie du « cahier des charges » qui contient 42 thèmes ou, plus précisément, 21 fois 2 séries de 10 éléments. Ainsi les citations forment deux listes de dix auteurs et les allusions deux listes également où se combinent une liste de 10 livres et une liste de 10 tableaux ». (Cahiers Georges Perec 1 – Colloque de Cerisy (juillet 1984), P.O.L, p.214)

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Bartlebooth 04/10/2005 13:57

C'est quoi, cette énumération, ii00 ?  Ton menu gastronomique de la semaine ? Ton dernier itinéraire touristique en quelques pays imaginaires (je te conseille, si ce n'est déjà fait, la lobotomie frontale) ?

ii00 03/10/2005 22:25

Nombrilisme maladif maniérisme abscons piétinement infructueux inventivité rance élistisme paranoïaque complaisance auto satisfaite.

Bartlebooth 02/10/2005 21:26

Bienvenue !
Effectivement pour Perec, tu sembles t'aventurer sur un terrain proche de l'infra-ordinaire. J'ai bien parcouru ton blog et je m'y sens bien, en bonne compagnie.

extirp 28/09/2005 13:03

Merci pour ce commpte-rendu. Fan de Perec (et de Flaubert) je découvre avec ébahissement votre blog, et ja vais vite devenir un habitué...