Lectures

Lundi 14 février 2005

Le livre-somme qui manquait. D'abord un objet. Un pavé, 1144 pages et un CD de lecture par l'auteur. Une couverture qui, on le comprendra, annonçait un livre qui est aussi une carte à explorer. Des photos, dessins sur demi-pages ou en vignettes dans les marges. Cela commence avec un air de Maldoror

Le quai brille à présent avec sa densité de néons en premier plan. C'est Lui d'abord qu'on voit en arrivant. A peine sevré du lait maternel, pour ainsi dire le lendemain, Didier se leva en souriant avec des dents noires ! Il en avait peu mais ça suffisait : il avait mordu à La Mort dans la Nuit. Cette teinte d'encre qui gagnait tout avait pénétré au coeur même de la porcelaine ; on eut beau lui laver la bouche tant et plus, rien n'en partit ni ne déteignit. Dès lors, il tomba malade, gardant toujours ce sourire atroce de Saint jusqu'à la fin, ce sourire insupportable ! [...] (p.1)

Quelques pages plus loin, on voit qu'Onuma Nemon écrit cu comme Artaud. On sent bien d'autres présences littéraires. Le livre est composé de chants, comme, chez les modernes, Guyotat et Pound, et comme chez eux, il y a la langue, les langues. Et c'est bougrement poétique.

Mnémosyne avait encore comme replis ce jardin dont l'époque était non rasée, appartenant à l'Aïeul l'Astronome des Trams, et ses filles avec elle, sur le sentier qui mène à Arlac, parmi le calme d'innombrables autres et divers jardins tout aussi remplis, bouffants de rhubarbe et de dahlias et des fumées ralenties issues des mirus, des poêles au fond des cabanes et des moindres feux de guérites, dont l'idée de bois brûlé advenait toujours avant qu'on en distingue l'odeur, dans cette coupole automnale de pays rare, fausse brume ainsi déposée un instant sur de rares plantations, à l'hirsute surgissement de leurs jonctions, qui déportait l'auréole de la signification sur les choses autrement que de simples "ceci". [...]
(p.74)

Page 75, je viens de terminer le premier chant. Il faudrait déjà le relire.
A la rencontre des premiers commentaires qu'a recueillis le livre, et auxquels je vous renvoie ci-dessous, je suis à peine étonné de voir un éloge par Michelle Grangaud et pas du tout surpris d'apprendre que Claro se déclare admirateur de l'oeuvre. 

- bio-bibliographie d'Onuma Nemon (éditions Verticales)

sur On ! :
- article de Michelle Grangaud (Sitaudis)
- article de Baptiste Liger (Lire)
- article d'Alain Nicolas (L'Humanité)

sur Ogr, son livre précédent :
- article de Jean-Christophe Millois (Prétexte)
- article de Marc Blanchet + entretien avec l'auteur (Le Matricule des anges)
- article de Bastien Roques (Chronic'art)

 

Par - Bartlebooth
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Mercredi 16 février 2005
Ah succulence du mauvais esprit de Gombrowicz !

Borgès n'a pas participé au colloque, mais notre tragique destinée lui a réservé d'autres occasions de se ridiculiser.
Il a en effet enfourché son aéroplane et, accompagné de sa mère, doña Leonor, s'est rendu en Europe pour y conquérir cette Toison d'Or qui s'appelle le Nobel. C'est la seule et unique raison qui a poussé cet homme de plus de soixante ans, presque totalement aveugle, et cette petite vieille qui ne compte pas moins de quatre-vingt-sept printemps, à voltiger en avion-fusée de Madrid à Paris, à Genève, à Londres - de conférences en banquets, en festins - pour que la presse en parle et que la machine se mette en branle. Le reste, je suppose, c'est l'affaire de Victoria Ocampo ("j'ai mis plus de millions dans la littérature que Bernard Shaw n'en a tiré").
Il paraît qu'un député au parlement argentin a voulu déposer une motion pour que la chambre des députés sollicite lors d'une session solennelle l'Académie des Lettres suédoise de décerner le prix à Borgès (tant ils convoitent ce Nobel qu'ils n'ont pas encore décroché). Heureusement, on l'en a dissuadé au dernier moment.
Borgès n'en a pas moins enfourché son aéroplane. En voilà encore un transformé en commis voyageur. Encore un qui vient renforcer l'équipe nationale de football pour ce grand match international... Pourvu qu'il ne fasse pas figure de ballon plus que de gardien de but !
Quel pathétique spectacle que ce solitaire aveugle, avec sa mère de près de quatre-vingt-dix ans, embringués dans ces loopings d'aéroplane... Le pire, c'est qu'il s'y prête, je ne sais trop comment... Et je ne doute pas qu'il recevra le Nobel. Hélas, hélas... oui, on dirait qu'il est fait précisément pour cela. Si quelqu'un doit l'avoir, c'est bien Borgès ! Une littérature pour littéraires, spécialement écrite, dirait-on, pour les membres du jury, un candidat sur mesure, abstrait, scolastique, métaphysicien, suffisamment peu original pour trouver le chemin déjà frayé, suffisamment original dans son manque d'originalité pour faire figure de nouvelle, et même inventive variante de quelque chose de connu et de reconnu. Ce maître queux est aux petits oignons ! Une vraie cuisine pour les gourmets !
Je ne doute pas non plus que les conférences de Borgès "sur l'essence de la métaphore" et autres thèmes de ce genre ne soient fêtées comme il sied. C'est exactement ce qui convient : feux d'artifice glacés, bouquets lumineux d'une intelligence intelligemment intelligente, pirouettes d'une pensée rhétoriqueuse et morte, incapable de concevoir la moindre idée vitale, pensée qui se désintéresse d'ailleurs totalement de la réflexion "véritable", pensée sciemment fictive, traçant en marge ses arabesques, ses gloses, ses exégèses, et donc purement ornementale. Sans doute, mais quel métier ! Littérairement, c'est impeccable ! Quel maître queux ! Qu'est-ce qui peut provoquer plus d'enthousiasme chez des littéraires pur sang que ce littérateur exsangue, littéraire, homme de verbe qui ne voit pas, qui ne voit rien en dehors de ses combinaisons cérébrales ?
On pense à son propos à ces fiches que l'on insère dans les automates pour qu'ils se mettent à tourner et gambader en cadence... Si la grandeur de la littérature se mesure à son caractère non littéraire, à son pouvoir de se dépasser elle-même pour atteindre la réalité, il faut avouer que ce genre de grandeur n'est pas ce qui peut troubler Borgès dans ses laborieux efforts. Oh, d'ailleurs ce n'est pas Borgès qui m'irrite, j'arriverais à peu près à m'entendre, en tête-à-tête, avec lui et avec son oeuvre... non, ce sont les borgésiens qui m'agacent, ce bataillon d'esthètes, de ciseleurs, d'experts, d'initiés, d'horlogers, de métaphysiciens, de raisonneurs, de gourmets... Ce pur artiste a la déplaisante faculté de mobiliser autour de lui tout ce qu'il y a de plus piètre et emasculé !


Et sur Le Clézio :

Le Clézio ? Le Clézio, soit, encore que je n'aie aucune idée de ce que je pourrais bien écrire à son sujet... Le Clézio m'a rendu visite avec sa femme peu après mon arrivée à Vence et m'a fait la meilleure impression, sérieux, intelligent, sincère. Concentré, presque tragique (il a vingt-sept ans). Très beau et plus encore photogénique, si bien que "L'Express" et d'autres revues collent sa photo en pleine page.
La presse voit en lui la principale gloire de la littérature française à l'heure de promesse, il est déjà connu en Europe, catalogué en France comme un futur Camus, les gens s'arrêtent lorsqu'ils le croisent dans la rue. Vingt-sept ans et déjà trois romans (ces Français, vraiment...).
En laissant de côté les incommodités liées à cette position périlleuse, Le Clézio se trouve - me semble-t-il - menacé sur deux fronts. Le premier danger, c'est le genre de vie qui lui est échu, trop paradisiaque et idyllique. Bien portant, vigoureux, bronzé, au milieu de fleurs de Nice, avec une jolie femme, des crevettes, la renommée et la plage... que souhaiter de plus ? Ses romans baignent dans les ténèbres impénétrables d'un désespoir absolu tandis que lui-même, jeune dieu en maillot de bain, plonge dans l'azur salé de la Méditerranée. Mais cette contradiction reste très superficielle, et c'est en fait le second venin, beaucoup plus pénétrant, qui devient le véhicule de ce premier poison. Ce second venin, c'est la beauté.
Il aurait fallu que je le connaisse quand il avait treize ou quatorze ans pour pouvoir en parler plus concrètement. Tel que je le vois à présent, il se défend contre sa beauté par sa voix, d'abord - qui est imprévisiblement basse, virile, puissante - et aussi par le tragique extrême de sa vision du monde et l'héroïsme de son attitude éthique. Ce qui n'exclut pas certaines concessions, sa femme par exemple, qui est mignonne aussi, et leur petite voiture de sport, d'une bonne marque, qui ne manque pas non plus de prestance. Je considère aussi comme très significatif et caractéristique qu'ils habitent à Nice une place baptisée de l'Ile de Beauté. Je ne vais naturellement pas prétendre qu'ils ont choisi cette place exprès, mais dans la vie il y a de ces coïncidences indiscrètes qui révèlent une tendance cachée... ce hasard, à mon avis, n'en est pas vraiment un.
Le Clézio est donc fait de contrastes : d'un côté la beauté, la santé, la gloire, les photos, Nice, les roses, la petite voiture, de l'autre les ténèbres, la nuit, le vide, la solitude, l'absurde, la mort. Mais la plus grande difficulté c'est qu'avec lui le drame devient beau, séduisant. Il se révolte. "La jeunesse, je ne sais pas ce que c'est, cela n'existe pas", a-t-il déclaré dans une interview... mais il n'a pas tenu compte du fait qu'on n'est pas jeune pour soi-même mais qu'on est jeune pour les autres, à travers les autres.
La seule chose qui pourrait le sauver, c'est le rire.


Witold Gombrowicz, Journal tome III : 1961-1969 (Christian Bourgois, 1981, pp.138-141 et 204-205)
Par - Bartlebooth
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Samedi 19 février 2005

Sur la foi d'un stimulant article du dernier Matricule des anges et à la mention que le traducteur en était Claro, je me suis précipité sur ce livre dont je ne connaissais absolument pas l'auteur.
La première impression est visuelle : des dessins, des plans imaginaires, des typographies variées, des poèmes, des dialogues, des extraits de journal intime... Les romans bousculant les formes convenues sont assez rares pour ne pas se laisser tenter par l'expérience de celui-ci, dont les premiers mots me troublent fortement :

N'ayant jamais su ce qu'était une mère, la sienne était morte lorsqu'elle avait un an, Janey dépendait de son père en toutes choses et le considérait comme un petit ami, un frère, une soeur, des revenus, une distraction, et un père.

La première partie du livre présente, par un dialogue où s'insèrent des dessins obscènes, la situation tragique de cette fille de dix ans, malade, que son père-amant quitte pour une autre. On comprend vite que c'est toute institution, toute forme de pouvoir, la morale papa-maman qui est mise à mal, avec une violence inouïe et sans concessions. Suit le récit de l'abandon de Janey à la délinquance et à la luxure, et la description horrible de ses avortements.

Je ne cherche pas à vous parler des aspects tordus et dégueus de ma vie. Les avortements sont le symbole, l'image extérieure des relations sexuelles dans ce monde. Décrire mes avortements est pour moi la seule façon réelle de vous parler de la douleur et de la peur... mon goût irrépressible pour l'amour charnel m'a instruite.

La première partie s'achève sur un constat d'obscurité (Maintenant les peurs écrasantes me font appartenir au monde-mort) et la seconde enchaîne abruptement sur une série de contes cruels mettant en scène un monstre et un castor. Les mésaventures sadiennes de Janey reprennent (séquestrations, viols, apprentissage de la prostitution). Elle pense la misère de ce monde.

La plupart des gens sont ce qu'ils ressentent et si jour après jour tout ce que vous voyez c'est un matelas à même le sol laissé aux rats et quatre murs bordés de petits tas de plâtre, et que vous ne mangez que de la fécule, et que vous entendez un bruit continuel, que vous sentez l'ordure et la pisse qui suinte en permanence des murs, et que toutes les personnes que vous connaissez vivent comme vous, ce n'est pas horrible, c'est simplement...

Dans la chambre close où elle cultive son cancer, elle commence un journal et s'initie à la littérature en réécrivant La Lettre écarlate de Hawthorne, en composant des poèmes à partir d'une grammaire persane (la culture pue : livres et les grands hommes et les beaux arts ; regarde mon con ! / mon con est vide. / mon con est rouge. / ceci est mon con.),  en copiant mot à mot le poète latin Properce, au mépris de la syntaxe. Le poème spatial de Mallarmé est parodié de manière scatologique. Poèmes sur le désir effréné, la douleur, la révolte, le désespoir, l'esclavage, le sexe.
Un "voyage au bout de la nuit" l'amène à Tanger, ville mythique où elle rencontre Jean Genet.
La suite et le reste, à vous d'approcher, frottez-vous langoureusement à ce roman terriblement moderne et inventif, génialement irrespectueux, tellement pas correct.
Kathy Acker, je t'aime. Merci d'avoir malmené la littérature et de l'avoir remuée de l'intérieur, de mépriser avec acharnement les valeurs des bien-pensants, d'avoir fourré ta langue dans la bouche d'Artaud, Burroughs, Sade et les autres monstres.


sur son oeuvre :
- dossier critique (éditions Désordres-Laurence Viallet) [bio-bibliographie, articles, critiques, un travail universitaire, un entretien]
- un site en anglais [textes, articles, entretiens ; pas mal de liens morts, dommage]
- article de Gérard-Georges Lemaire (L'Humanité) [ajout 8 mars 2005]

sur Sang et Stupre au lycée :
- étude universitaire sur "la subversion dans le livre"
- article de Baptiste Liger (Lire)
- article de Blandine Longre (Sitartmag) [ajout 8 mars 2005]
- article de Franck Delorieux (L'Humanité) [ajout 8 mars 2005]

textes de Kathy Acker :
- Pas de rêves (L'Humanité)
- L'Artiste et la société (Inventaire/Invention)
- I Was Walking Down The Street lu par Kathy Acker (ubu.com) [piste 26]

Par - Bartlebooth
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Jeudi 24 février 2005

Après avoir visité l'exposition Pierre Molinier à l'Enseigne des Oudin, assez pénible malgré les oeuvres présentées, je trouve le réconfort à la très accueillante librairie Wallonie-Bruxelles, où j'ai fait le plein de littératour de babelge.
D'abord Blavier, avec Le Don d'ubuquité (Didier Devillez éditeur, 1997) et Le Mal du pays ou les travaux forc(en)és (La Pierre d'Alun, 1983).

Le premier de ces livres, préfacé par Jean-Pierre Verheggen, est un entretien (avec André Delaunois) réalisé en 1997 à l'occasion d'une exposition sur ce patafoulipien. Après le copieux numéro que la revue Plein-Chant avait consacré à Blavier, je n'y apprends pas beaucoup mais il y a la répartie, le vivant du bonhomme. Et une iconographie abondante.

En 1942, je découvre Queneau à la bibliothèque communale de Verviers, où je venais d'entrer ès qualités de bibliothécaire-adjoint. J'ai déjà dit ça, mais j'aime toujours un peu le dire et le redire, j'ai l'intime conviction que Queneau m'a permis d'échapper au désespoir et au suicide que j'envisageais dans les années 1942-43. Je ne me sentais pas le courage... ou le manque de bon sens pour "entrer dans la Résistance", les choses n'allaient vraiment pas bien, et je n'envisageais plus que d'en finir avec une vie aussi dégueulasse. Et puis la découverte de Queneau - il n'y avait que deux livres à ma disposition à l'époque : Les Enfants du limon et Le Chiendent -, ce fut vraiment une renaissance. [...]
Disons que j'ai opéré une courbe - je ne la qualifierai pas d'ascendante ou descendante, ni rentrante, je ne porte pas de jugement puisque je suis pataphysicien - dans les années 1942 et suivantes, et dans cette atmosphère plus que morbide, la littérature me paraissait un peu vaine, presque une lâcheté. Je ne peux pas dire que j'avais lu tous les livres, mais la chair était déjà lasse, et tout m'ennuyait. Il y avait une littérature académique, mondaine, qui était évidemment nulle. Il y avait ce que j'appelle maintenant les facilités, les forfanteries un peu sûres d'elles, péremptoires et, hélas désavouées par les faits, des surréalistes. Rien ne me touchait plus beaucoup. Je m'ennuyais. La découverte de ces deux livres, c'est la découverte, non pas d'un monde, mais d'une expression et d'une exposition du monde qui collaient à moi.
On peut imaginer ça dans le contexte d'une petite ville de province où les livres d'avant-garde n'arrivaient pas aisément ?
Il y avait - tout de même - ces deux Queneau : je doute que beaucoup de bibliothèques communales de moyenne importance en disposassent en 1942. [...]
ce que je découvre alors en Queneau, c'est vraiment La Littérature, sans rien de péjoratif, ni artifices, ni parisianités. La littérature qui est expression, harmonie, même par ses discordances, qui dynamite cette dialectique imbécile du contenu et de la forme.


Cinquante ans après cet épisode que Blavier considère comme sa véritable naissance, à la bibliothèque de ma ville natale (qui est celle d' un autre loufoque), ville de province aussi petite et morne que Verviers, je découvrais - chose pas si étonnante si l'on considère la qualité de son fonds, bien supérieure à celle de bibliothèques de villes plus importantes -, la première édition des Fous littéraires de Blavier, dont la lecture fut pour moi aussi saisissante, peut-être, que sa découverte de Queneau.



Raymond Queneau et André Blavier,
Paris, Sèvres-Babylone, été 1966.
Photo Yellow.

Outre Queneau et la revue, Temps mêlés, qu'il lui consacra, Blavier revient sur ses amitiés : les peintres Jane Graverol, Maurice Pirenne, Magritte (dont il édita les Ecrits complets) mais également Pascal Pia, Norge, ... Sur ses passions littéraires, Pansaers, Christian Beck, Jarry, la 'Pataphysique qui lui a apporté une sérénité totale

Si on admet qu'il n'y a de solutions qu'imaginaires - au mieux des préjugés, des croyances ou des opinions -, je crois que ça justifie la prétention de la 'Pataphysique à être la Science des sciences, la seule, celle qui les subsume toutes ; d'un mot : la Fin des Fins.,

l'Oulipo dont l'évolution l'inquiète

Ni un groupe, ni une école. Soyons cynique, l'intérêt principal était de se retrouver, de bavarder et de déjeuner très librement. Ce qui a été publié des réunions de l'Oulipo indique bien que ça ne manquait pas de saveur... même culinairement puisque j'apportais la tarte au riz de Verviers. (Ca a bien changé d'ailleurs. Il y a eu quelques... soucis de publicité ?) [...]
je n'ai jamais caché depuis une certaine réticence. Il y a une maîtrise en Sorbonne sur l'Oulipo, "institution" littéraire. Le sous-titre est presque obligé, l'institution est très à la mode, et les modes passent ainsi que les gourous. [...] La seconde génération, puis la troisième, bon, organise des colloques, des stages d'initiation, ...pour un peu se scolariser... Mais avec une telle diversité de contraintes consenties que je ne veux mot dire. Nous, nous ne voulions absolument nous adresser à d'autres que les littérateurs professionnels, pour, comme a dit Queneau, leur tendre les béquilles qui leur faisaient cruellement défaut.
,

etc.

On se prend définitivement d'amitié pour cet esprit indépendant et goguenard.



Odette et André Blavier, 1996.
Photo Wolfgang Osterheld.


J'ai enfin trouvé Le Mal du pays, et dans son édition originale illustrée par Lionel Vinche (éditions La Pierre d'Alun) ! Dans une précédente note sur Blavier, je citais les seuls passages que j'en connaissais alors, ainsi qu'une suite ; je l'annonçais comme étant composée de 600 vers, mais ce n'en est qu'une partie, celle de l'édition originale : s'ajoutent quelques milliers de vers, comme me l'apprend Blavier dans l'entretien du Don d'ubuquité :

Je ne cache pas d'appeler cela une épopée morale (oui !) et pornographique. Pornographique, car elle décrit les corps, les peaux, les chairs, c'est la pornographie par définition, et je ne vois rien là de condamnable. Mais c'est effectivement vrai, je la conduis aux 4002 vers de la Chanson de Roland, autre épopée et même la première. Ainsi je caresse l'espoir de boucler la boucle et donner rien de moins que la dernière épopée de la langue française. [...]
Les suppléments écrits depuis la première édition, à la Pierre d'Alun, puis chez Plein Chant, ensuite chez Yellow Now sont chaque fois destinés à être intégrés dans la version définitive qui compte 4002 vers. Mais certains éditeurs de la Chanson de Roland notent 4003... D'où la nécessité d'une variante en note.


Epopée jubilatoire construite sur une longue énumération de femmes dans les positions les plus scabreuses, dont Pierre Ziegelmayer, dans Plein Chant (n° 22-23, 1985) a parfaitement rendu la variété et la fantaisie :

[...] parenthèses, digressions, énumérations secondaires plus longues que les principales, adresses au lecteur, diversions érudites et allusives, propos socio-moraux et philosophico-râleux, pastiches et autres morceaux de bravoure [...], les biaux alexandrins carrés sont de partie avec les prosaïques à la Coppée, les vers pépères s'encanaillent avec des anars tailladés de virgules, parenthèses, tirets [...], rimes comiques [...], rimes rares, rimes altérant la prononciation [...], rimes redoublées, rimes enchaînées, rimes de mots coupés [...], il emprunte sans vergogne à tous les registres de la langue, du plus vulgaire au plus noble [...] jeux avec les noms propres [...], Blavier en sort, à ranger et arranger, poètes, romanciers, philosophes, peintres et cinéastes, célèbres ou peu connus, qui lui fourbissent des centaines d'occasions d'allusions, citations, avouées ou tues, réfections, pastiches et parodies [...]

Si vous n'êtes pas encore convaincu, il vous reste à savourer cet extrait et courir commander l'épopée et, si vous ne l'avez pas encore, son indispensable encyclopédie des Fous littéraires.


[...]

De la starlette à Nice exhibant son ourson
- A la Môme Crevette et dans tous ses états
Qui feint de dérober abondance d'appâts
Sous le drapé fuyant d'une douillete éponge
Dont la phénoménologie alluse à Ponge ;

De Cléopâtre néanmoins - à cette Héro
Pour qui Léandre, anacréontique héros
Traversait l'Hellespont en un crawl olympien
(Mais l'autant fut fatal à qui nageait si bien) ;

De la croupe évasive - à la hanche amphoresque ;
De la cuisse héronnière - à l'éléphantasiesque ;
Du nombril rigolard - à l'accent circonflesque
Ombiliquant d'Eva le ventre impollué ;

De celle dont le clitoris, turgide, exulte
A l'aspect des zobs longs lui rendant grâce et culte
(Elle m'aime et je porte un veston d'alpaca...)
- Aux jouvencelles qui majusculptent le vi-
Vant rien qu'à paraître telles que Dzeus les fit ;

De la gaillarde et très campagnarde Gothon
Qui dans la bouse se conjugue à croupeton
- A la lady (dis, dis !) select et britannique
Qui minette de rien se régale à la pique
Prolétarienne en diable et merde pour le cant
(La rigidité soit, mais pas cadavérique :
Si Pine osa, freudien, Lacan foutit le Kant)
D'un horse guard en grand arroi présentant armes
Après qu'il ait, faut-il le dire, ce troupier,
Vidé les étriers exhausseurs de ses charmes
Et pris position de pinailleur couché ;

De celle qui, certain soir de rout, m'enchanta l'
Ame, les sens aussi, et le nerf radical
- Je la titillais ferme à l'abri d'une cotte
(Le "je" qui parle ici n'est celui de l'auteur,
Qui n'est en ces sujets que modeste amateur.
La précaution n'est pas inutile en somme
S'il ne veut figurer à l'
Index librorum
Parmi les Amatoriae Fabulae factices
Lors qu'il ne veut que dénombrer les artifices,
La cautèle, les stratagèmes, la malice,
Les feintes, ruses, trucs et appogiatures
Que par le monde, et le demi, la créature
Utilise à ses fins au fond
ne varietur :
Le solennel embourbement de la luxure)
Ample assez pour celer les tressauts de sa motte
Pénétrée, à l'insu, d'un majeur lubréfié,
Tendre lave, chrême peu saint
sui généré,
Rai de femme et d'étoile enfin pris au filet
D'un prudhommesque et prosaïque bilboquet
(Sa voix, chaude, m'habite, et ne me quitte plus
Quitte plus quitte plus quitte plus quitte plus)
- A la main de sa soeur aux papouilles suaves,
Investiguant fuineuse en mon froc de zouave,
Culotte d'alme pont aux rives de la scène
Où se joue à tâtons l'actif prolégomène
Du grand combat de l'Un pratélant le Zéro.
- "Z'avez voulu les voir, mes estampes nipponnes !"
Susurrais-je érectant à l'amène friponne
Au moment où, décalotté, mon mikado
S'excoriait à son annulaire alliancé
(Car elle était épouse et partant adultère
Mais comptait sur le sacrement auriculaire
Pour gommer, sur le pouce, un si plaisant accroc) ;

De l'Emma bovidée aux yeux exophtalmiques,
Qui rêve d'échapper à l'hydre hippogriffale
Pour le contentement de son ire orgonale
- A l'M.L.F. châtreuse, émasculeuse, oseuse
Qu'un pénis contumax ne pénalise plus
(O Sigmund qu'en ton nom se commirent d'abus !)
Et de son abricot nueû-propriétaire
- "Ce qu'on a de fendu ce n'est pas défendu" -
Ne le concède à la mentule caverneuse,
Pour complaire à sa seule humeur licencieuse
Qu'autant qu'elle ait élu le style et la manière,
Les couilles et la queue de son apothicaire,
Son administrateur des baumes et clystères ;

[...]


Linogravure de Lionel Vinche.


sur André Blavier :
- éditions des Cendres [bio-bibliographie, extraits, revue de presse des Fous littéraires]
- éditions Devillez [présentation du Don d'ubuquité]
- Fatrazie [bio-bibliographie]
- Ceci n'est pas André Blavier, par Eric Dussert (Histoires littéraires)
- article d'Eric Dussert (Le Matricule des anges) [sur Les Fous littéraires]

Par - Bartlebooth
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Jeudi 3 mars 2005



- J'écris Paluches.
- Il travaille à ses Tigres...
- Je lis Oreille rouge.



***


Il s'appelle Albert Moindre. Ce n'est pas peu, ce n'est pas rien. Ce n'est pas peul non plus (peut-on être Peul Peul dans le bas du seul-seul ?).



***


Le narrateur est-il Marc-Antoine Marson qui, non satisfait d'avoir voulu ridiculiser Thomas Pilaster, s'en prend maintenant à l'un de ses personnages ?
Qu'a Chevillard à voir avec ce marsouin, pillard austère empiétant sur les plates-bandes de celui qu'il prenait à la lettre pour dire tantôt blanc comme neige tantôt noir comme un petit carnet de moleskine, voire comme l'Afrique (même si, de ses soucis, Roussel est le cadet) ?



***


Au nid soit qui Mali pense.



***


L'Afrique, fantasme.
L'Afrique enfante homme.
Le vacillant petit ailleurs.
L'Afrique fantôme sweet home.



***


Cette fois, Jean-Léon Moindre ne veut pas "réintroduire le tigre mangeur d'hommes dans nos campagnes", il ne remplira pas les soutes d'un avion de jeunes fauves. Ouf !



***


Où campent autant d'hippopotames ? Le poème sur l'Afrique sera-t-il assez grand pour les contenir ? La moleskine n'est-elle pas dérisoire comparée à la peau de l'animal ?



***


Oreille rouge est un blanc-bec (une sombre ordure).



***


La honte, bien sûr. Le soleil, évidemment. Et les piqûres de moustiques ? Oreille rouge se les gratte-t-il jusqu'au sang ?
Oreille rouge a failli s'appeler Moustiquaire.
- Tiens ! Tu travailles ?
- J'écris Paludisme.
- Qu'est-ce que c'est ?
- Le poème de l'Afrique.
- Encore des impressions ?
- Je me fais marais.



***


Tout cela est si évident : je suis encore une fois ravi et amusé et surpris par Chevillard.





sur Oreille rouge :
- site des Editions de Minuit [premières pages et une revue de presse de ce livre et des cinq précédents]
- chronique de Vincent Josse (France-Inter)
- article de Jean-Claude Lebrun (L'Humanité)
- article de Baptiste Liger (Lire)

sur Eric Chevillard :
- site personnel [très complet, comprenant sa bibliographie, des textes de Chevillard parus en revues, une revue de presse, des interviews]

Par - Bartlebooth
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Samedi 5 mars 2005

Voici le programme alléchant du petit festival poétique organisé par les amis d'[h]apax.


[h]apax

Revue d’écritures contemporaines

 

 

Dans le cadre de Capharnaüm Acte 8 : poéson

 

 

Du 5 au 7 avril à la Médiathèque Cathédrale, 2, rue Fuseliers 51100 REIMS. Entrée libre.

 

05/04/05 - 18H15 : Chloé DELAUME / Joachim MONTESSUIS

● Chloé Delaume est née à Paris en 1973. Elle a publié Les Mouflettes d’Atropos (Farrago, 2000), Le Cri du Sablier (Farrago/Léo Scheer, Prix Décembre 2001), La Vanité des Somnambules (Farrago/Léo Scheer, 2002), Corpus Simsi (éditions Léo Scheer, 2003) et Certainement pas (Verticales).

J’habite dans la télévision

● Joachim Montessuis développe depuis une dizaine d'années une pratique transversale autour de la voix, du son et de l'image électronique fixés et/ou traités en temps réel. Il s'intéresse aux liens entre art et psychologie cognitive et tente de créer des contextes de débordement (sensoriels, émotionnels, culturels). Il édite la revue CD d'audio art Erratum et organise régulièrement des expositions et des évènements poétiques.

compost#1 - durée 23 minutes

Lecture amplifiée (voix, ordinateur, capteur)

 

06/04/05 - 18H15 : Nebahat AVCIOGLU + Jérôme GAME

● Nebahat Avcioglu est plasticienne britannique née en Turquie. Vit et travaille à Paris. Photographe, vidéaste, auteur d'installations. Auteur d'essais sur l'histoire de l'art et de l'architecture.

Expositions collectives : 2001 Kettle’s Yard Art Gallery, Cambridge ; 2003 Lieu 3 bis f – Art Contemporain, Aix-en-Provence.

Publications : Fusées n°9, 2005. A paraître : 2005 Bleu ériphérique (avec des textes de Jérôme Game) ; 2005 Somewhere out there airports (avec des textes de Jérôme Game ; 2006 Untitled again Japan (avec des textes de Jérôme Game).

● Jérôme Game est poète. Il vit et travaille à Paris.

Livres (sélection) : 2005 The source of the poisoning is unclear, Barque Press ; 2004 écrire à même les choses, ou, Inventaire/Invention ; 2003 Tout un travail, Fidel Anthelme X ; 2001 Polyèdre suivi de La Tête bande, Voix.

En revues (sélection) : Quaderno, Boxon, Horlieu, Fusées, Doc(K)s, Java, Action Poétique, Son@rt, IF, Incidences.

Pièces sonores et vidéo (sélection) : Quid CD 3, Cambridge, 2002 ; CD Boxon 13, 2003 ; Panoptic Inventaire-Invention, 2004 ; Mostra 1 CD-Rom, 2005.

Lectures publiques (sélection) : Galerie Jordan, France-Culture, BPI, Festivals de Cambridge et d'Edimbourg, 3 bis f, Festival Total Writing London, Ménagerie de Verre, Nuit Blanche, ENSCI, Le Triangle Rennes, Institut Français de Tokyo etc.

Bleu ériphérique 

Somewhere out there airports

Ce travail vidéo-photographique rapporte l'esthétique du plan-séquence et du montage à celle de la phrase et du vers : l'altérité entre image et texte, vidéo/photo et littérature, l'anime.

 

07/04/05 - 18H15 : M² / Christian PRIGENT

● M², poète sonore et visuel, né au XXe siècle dans le tout-monde, en action dans le 3e millénaire.

Ars gratia artis : confrontation entre l’écriture littéraire et la grammaire cinématographique.

Asthma : voix et souffles autour de la création du monde, de la cause palestinienne.

● Christian Prigent (né en 1945) publie (essentiellement chez POL) des livres de poésie (dont L’Âme), de fiction (dont Grand-mère Quéquette) et des essais critiques (dont, tout récemment, L’incontenable). Il a fondé en 1969 et dirigé jusqu’en 1993 la revue TXT.


Lecture d'extraits de Grand-mère Quéquette (POL, 2003).

 

Le 8 avril au Centre Saint-Exupéry, Esplanade André Malraux 51100 REIMS. Entrée libre.

 

08/04/05 - 18H15 : Bernard HEIDSIECK

● Bernard Heidsieck est né à Paris en 1928. Ex-Directeur-adjoint à la Banque Française du Commerce Extérieur, Paris. Grand Prix National de Poésie 1991. Ex-Président de la Commission Poésie du Centre National du Livre. Il est l’un des créateurs, à partir de 1955 de la « poésie sonore » et à partir de 1962 de la « poésie action ». 1955 : premiers « Poèmes-partitions », et à partir de 1959, utilisation du magnétophone en tant que moyen d’écriture et de retransmission complémentaire.

Par - Bartlebooth
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Mardi 22 mars 2005

Jean Billeter, dont Dans la chambre du pornographe est le premier roman, est né en 1947 à Morges, près du Lac Léman. Il passe son enfance au 69 de la Grande-Rue, lieu qu'il évoque dès la première page :

Ma chambre n'est pas une chambre d'enfant.
Par une de ces coïncidences apparemment dénuées de sens, que l'on pourrait étiqueter "coup de salaud du destin", c'est la chambre de Louis Soutter.


Louis Soutter, l'artiste réputé fou, interné par sa famille, durant vingt ans. Qui s'est mis à dessiner des femmes nues avec ses doigts. Des milliers de dessins et de peintures.
Billeter a écrit là un grand roman, violent et atypique, dans lequel il met en parallèle sa propre vie et celle de Louis Soutter. On y suit ces deux parcours et celui de l'oeuvre-même. Les chapitres alternent entre le récit de l'enfance de l'auteur (dominée par l'odeur soutteraine et gâchée par les délires religieux des parents donnant les réunions de leur secte dans le salon familial), le récit de la vie de Soutter et les discussions, portant sur le cul ou la création, avec Béatrice, son amie artiste.

J'attends les dessins d'un timbré plus ou moins génial, c'est tout le contraire, Louis Soutter est un virtuose, la spontanéité n'est pas pour lui.
Tout est conscient, réfléchi.
- Tu espérais quoi ? persifle Béatrice dont le regard semble plus sombre et plus lascif que jamais. Un cinglé avec un entonnoir sur la tête, des jarretières jaunes et la bave aux lèvres ?
- Alors, c'est ça ?
- Quoi ça ?
- La forêt obscure... Ce qui reste de ma vie.


Jean Billeter, Dans la chambre du pornographe, éditions Jacqueline Chambon, 2005.

sur Louis Soutter :
- article d'Emmanuel Laugier (Le Matricule des anges) -
- article de Sylvie Tanette (Artscom) -
- article de Marco Danesi (Domaine public) -
- extraits de Michel Thévoz & Anne-Marie Simond (éditions du Héron) -

voir l'oeuvre de Louis Soutter :
- musée cantonal des Beaux-arts de Lausanne -
- artscom -
- artnet -
- galerie Hachmeister -

Par - Bartlebooth
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Lundi 28 mars 2005

[...]
Tête. La tête, penchée sur l'épaule gauche, est dépouillée de parties molles, excepté à la partie inférieure de la face ; le crâne est couvert en arrière de cheveux blancs, impregnés de terre et mêlés de débris de la serpillière, qui forment une sorte de magma appliqué seulement aux os de cette partie, sans y adhérer. Toute la surface de ce crâne est souillée de terre ; on en détache en plusieurs endroits une pellicule blanchâtre et lisse intérieurement, d'un jaune-brun à l'extérieur où elle est garnie de cheveux qui y sont implantés et non collés ; cette pellicule, qui a l'épaisseur et la consistance du parchemin, est évidemment le débris des parties molles de la région qu'elle occupe. Les orbites, les fosses nasales et la bouche sont remplis de terre aux fosses temporales, les parties molles qui y existent sont réduites à une masse membraneuse d'un brun peu foncé, poreuse, filandreuse, assez desséchée, et qui se continue sur l'arcade zygométique aussi bien qu'en dessous : il est impossible de reconnaître dans cette masse chacune des parties molles dont elle provient ; l'arcade sourcilière est dépouillée ; la fosse canine droite présente quelques débris de parties molles, mêlées de terre, et toujours sous la forme de cette masse brunâtre dont nous venons de parler, et qui se continue jusqu'à la région parotidienne du même côté, où elle offre extérieurement les poils des favoris qui y sont implantés ; la fosse canine gauche, dépouillée, est de couleur noirâtre ; la bouche est grandement ouverte ; il n'y a plus de lèvres : on trouve dans sa cavité une portion membraneuse brunâtre, desséchée, qui y est tombée, et qui est un reste de la joue droite, car on voit à sa surface les poils des favoris. Au fond de la bouche apparaît la colonne vertébrale, recouverte en partie d'une couche membraneuse de même nature et aspect, et provenant aussi des parties molles de cette cavité. La mâchoire inférieure  est dépouillée dans sa branche montante droite, recouverte encore d'une couche brune membraneuse, mollasse, garnie de barbe dans sa branche horizontale droite, tandis que les deux branches montante et horizontale gauches sont dénudées. Cette mâchoire présente deux dents, que l'on arrache facilement, et qui sont jaunes et demi-transparentes ; leurs racines se laissent couper avec effort comme de la corne très dure. L'articulation temporo-maxillaire est détruite, et les débris des parties molles seuls retiennent l'os. En enlevant l'os maxillaire inférieur, on trouve derrière les apophyses ptérygoïdes une matière noirâtre, plus légère que de l'éponge, semblable à des flocons de suie, et qui provient évidemment des parties musculaires de cette région, car on distingue encore dans l'intérieur des feuillets membraneux organiques. Le cerveau et le cervelet occupent à peu près les deux tiers de la cavité du crâne, sous forme d'une masse excessivement fétide, diffluente, pultacée, de couleur verte et noire par places, dans laquelle il est possible de distinguer çà et là, mais avec peine, les deux substances. Il n'est plus permis de reconnaître le cervelet, ni à plus forte raison les divers organes qui composent l'encéphale : on ne trouve plus de traces de l'apoplexie foudroyante qui avait causé la mort. La dure-mère existe sous forme d'une membrane d'un aspect nacré, de couleur bleuâtre et d'une consistance assez ferme : on dirait presque qu'elle est à l'état normal ; elle est séparée de l'encéphale par une quantité innombrable de vers blancs, d'environ 1 cm de long. Il n'y a plus de moelle épinière.

[...]
Denis Roche, Louve basse, Seuil, 1976.


[...]
231

la tête est penchée sur l'épaule gauche, le crâne est couvert de cheveux blancs imprégnés de terre et mêlés de débris de serpillière. l'arcade sourcilière est dépouillée; la mâchoire inférieure présente deux dents, jaunes et demi-transparentes. le cerveau et la cervelle occupent à peu près les deux tiers de la cavité du crâne, mais il n'est plus possible de reconnaître les divers organes qui composent l'encéphale. La dure-mère existe sous forme d'une membrane de couleur bleuâtre; on dirait presque qu'elle est à l'état normal il n'y a plus de moelle épinière

la tête est penchée sur
l'épaule gauche le crâne
cheveux blancs imprégnés de terre et
mêlés de débris de
serpillière dents
jaunes et demi-transparentes
le cerveau et la cervelle
occupent
la dure-mère
existe à peu près
elle est à l'état normal il
n'y a plus de moelle épinière


la tête est penchée sur l'épaule gauche, le crâne est couvert de cheveux blancs imprégnés de terre et mêlés de débris de serpillière. l'arcade sourcilière est dépouillée; la mâchoire inférieure présente deux dents, jaunes et demi-transparentes. le cerveau et la cervelle occupent à peu près les deux tiers de la cavité du crâne, mais il n'est plus possible de reconnaître les divers organes qui composent l'encéphale. La dure-mère existe sous forme d'une membrane de couleur bleuâtre; on dirait presque qu'elle est à l'état normal il n'y a plus de moelle épinière.
[...]

Jacques Roubaud, Autobiographie, chapitre dix, Gallimard, 1977.


[...] la tête est penchée sur l'épaule gauche, le crâne est couvert de cheveux blancs imprégnés de terre et mêlés de débris de serpillière. l'arcade sourcilière est dépouillée ; la mâchoire inférieure présente deux dents, jaunes et demi-transparentes. le cerveau et la cervelle occupent à peu près les deux-tiers de la cavité du crâne, mais il n'est plus possible de reconnaître les divers organes qui composent l'encéphale. La dure-mère existe sous forme d'une membrane de couleur bleuâtre ; on dirait presque qu'elle est à l'état normal. Il n'y a plus de moelle épinière. [...]
Georges Perec, La Vie mode d'emploi, chapitre LVIII, Hachette/POL, 1978.
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Mardi 29 mars 2005










Désirer lire un calque intérieur inconscient de soi-même localisé dans le cerveau
« en arrière de la scissure de Rolando », où, sur la circonvolution pariétale ascendante, se reproduit l'image cérébrale du corps (ses parties ses organes) - du corps se lovant ainsi dans la tête sous forme de structure cérébrale. Ménechme ? Plutôt équivalent infidèle - chaque partie n'ayant pas une surface cérébrale proportionnelle à la surface périphérique. Le dessin de nous étant ainsi grotesque, qu'on en pourrait tracer, peut être le vrai...
N'en rien savoir jamais.

 [...]

Rire grinçant de la mort, cette pitrerie sur la piste du cirque d'une société pourrie où se joue notre propre désintégration. Comment expliquer « le calque inconscient de soi-même localisé dans le cerveau... Plutôt équivalent infidèle » ? La « méditation phrénologique » est une parodie. La phrénologie, on le sait, est une fausse science. Il y a là une dérision d'idée reçue, du bourrage de crâne par mise en abyme, de la « mise en boîte » crânienne, la boîte de conserve. Il n'est en effet pas nécessaire, pour méditer ou réfléchir, de se tenir la tête (la « sorbonne » en argot) - on se la tient à la rigueur en cas de migraine idéologique. Mais on peut perdre la tête (la « tronche » en argot, c'est la tête qu'on coupe) à la suite, par exemple, d'une violente céphalée politique. En argot encore, on dit « avoir une grosse tête », la tête (molle) posée dans la main, lourde de tout ce qui va sortir. Mais « le visage humain porte en effet une espèce de mort perpétuelle sur son visage ». « On peut bien, selon Hegel, se laisser entraîner à des méditations diverses auprès du crâne, comme Hamlet auprès du crâne de Yorick, mais la boîte crânienne, prise pour soi, est une chose si indifférente, si nue, qu'il n'y a rien d'autre à voir et à aviser en elle, sinon elle-même. » (Le crâne de Yorick est celui d'un bouffon, ce qui remet la méditation métaphysique de Hamlet à sa place.) Et puis, pour moi, le crâne, dans cette comédie de l'ivresse, le crâne, c'est la gueule de bois - « Tête bien pleine » de toutes les idioties dont on l'a farcie, saoule de palabres, de bavardages stériles - et en même temps cette vide/dive bouteille (testa, en latin, veut dire « cruche ») pleine de mystère ; tête folle, tête feslée... et bouteille à la mer, contenant son message à décrypter. Oui, le crâne est un bel objet : masque rieur et profond de la figure, de la tête, la capitale du corps et qui contient la cervelle. En arrière de la scissure de Rolando, la circonvolution pariétale ascendante serait, à en croire les neurophysiologistes, l'image cérébrale (déformée) de notre corps, sur le plan de l'information sensorielle ; un lieu où arrivent tous les messages de la sensibilité. Nous sommes ainsi à notre insu repliés, plus ou moins enroulés sur nous-mêmes - et distribués sur plusieurs circuits, pourrait-on dire. Sous l'idéogramme du crâne, « Camar(a)de » se voudrait bien aussi une tentative de représentation graphique - et parodique - de ces circuits.


[...]




Maurice Roche, Camar(a)de, Arthaud, 1981

Par - Bartlebooth
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Jeudi 31 mars 2005

La première expérience du voyageur est celle du temps.

D'aucuns diront avec toute l'apparence de la raison qu'il n'est rien de mieux que le cheval ou la voiture pour bien sentir certain plaisir de cheminer. Ils ont déjà fait et ils feront encore valoir que pour ce qui est du délice d'apercevoir rien ne vaut un peu de vitesse. J'y consens. Je l'ai moi-même goûté en d'autres occasions. Cependant, ne retirons rien à notre allure naturelle : elle suffit, que dis-je, elle permet véritablement de jouir à plein des entrevues. J'en ai pour preuve nombre de traversées de village où pour mon plaisir je ne vis soi-disant rien ni personne. Peut-on percevoir en voiture l'ombre infime d'un rideau prestement tiré sur une peau bien blanche ? Le dernier pas leste d'une fille de ferme qui saute le seuil de l'étable pour se cacher de l'étranger ? Peut-on aussi bien deviner la fraîcheur d'une maison ? A la vitesse des chevaux, remarquerait-on la tache blanche et prometteuse d'un bras de femme au travers d'une croisée ? Son harmonieux mouvement pour fermer la jalousie ? Aurait-on le temps nécessaire pour imaginer le pâle et beau visage, l'humble attitude et les douces pensées de la dame.

Le narrateur, jeune homme d'aujourd'hui écrivant son journal de voyage dans une langue parodique du XVIIIe siècle, est parti vers Genève sur les traces d'un lointain cousin, R., un philosophe. Son projet est de

rattraper ces choses que R. s'en était voulu de n'avoir pas faites, mais non pas tous ses regrets (car ils étaient en trop grande quantité et, par ailleurs, ne me tentaient pas tous). Je ne voulus m'en tenir qu'à cette phrase, que je trouvai dans « Les Confessions » : « la chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages ». [...] je porte assez peu d'intérêt aux journaux de voyage proprement dit, il me semble qu'on a trop souvent affaire avec ce genre de littérature à des considérations vaines et dictées par la simple conjoncture d'un temps et d'un lieu où personne n'est plus et qui n'ont de prix que pour celui qui les a vécus. Je ne doutais pas, du reste, que R. n'avait pas ce genre en tête lorsqu'il parlait de journaux et je pris pour pierre de touche la suite de la phrase : « jamais je n'ai tant pensé, tant vécu, tant été moi [...] que dans ceux que j'ai fait seul et à pied ». C'était là, me semblait-il la véritable direction où m'engager : le suivre pied à pied sur un chemin familier, réel (un chemin de terre), dans le pays qu'il aimait et qu'il avait pratiqué, pour saisir ce qu'il avait laissé s'échapper et qui éclôt dans l'expérience de la marche à pied. [...] On ne trouvera donc pas dans ce qui suit de la littérature ou du récit de voyage mais, simplement, ce qui vient à l'esprit quand il est lâché sur le chemin, livré au grand air, et qu'un certain tour lui a été donné pendant sa formation première. [...]

Suivent les premières épreuves, celle de la rêverie ne venant pas, le paysage n'y étant pas propice, celle de la mauvaise rencontre conduisant le narrateur naïf à commettre un larcin. Il est heureusement bientôt récompensé par son observation de la nature, qui le mène à des considérations métaphysiques et surtout au besoin d'un nouveau langage, à inventer.

C'est dans ce petit parcours, avec à main droite la montagne du Charbon, quel paysage ! quel paysage !, que je commençai à penser à une notation particulière de mes pensées. Pensées, si l'on veut. Plus ou moins que cela, bribes débridées, associations, musiques, ritournelles plutôt, événement intérieurs, monologues à peine. Et comment le monde nous agit, comment nous le prenons. Il me sembla alors qu'il manquait quelque chose à ma voix pour rendre parfaitement la sorte d'engourdissement vivifiant qui s'installe après le cinquième kilomètre. Les piétons pratiquants le savent, la marche libère l'esprit. [...]
La marche est un percussif.
Je me fis un instrument et puisque j'avais besoin d'un nouveau langage, qu'il me fallait l'inventer, je commençai de frapper mon futendu, c'est-à-dire, à ma mesure.
Le soir même je fis un concert assourdissant.
[...]

Peu après, le jeune homme tombe amoureux d'une paléontologue, qui l'invite à ripailler et à disputer une joute théorique sur la locomotion humaine, il reste auprès d'elle, au milieu des odographe, dynamomètre inscripteur, spiromètre, sphygnographe, podomètre, une dizaine d'appareils photographiques dépassés, un fusil cinématique bien sûr et le plus beau, un tétrapodomètre, qu'elle tentait de parfaire , lui servant de testeur, et se consacrant à ses propres recherches, courir les platières et les rapines chaque matin, notant ce qui venait et m'évertuant à perfectionner ce nouveau langage dont j'avais besoin. Je cherchais à noter la marche que je pratiquais et ce qu'elle m'octroyait d'événements psychiques, j'essayais précisément d'inventer une écriture du mouvement, de ce qu'il déplace en nous et hors de nous dans la durée de son déroulement.

Passons sur ses autres aventures, sa rencontre avec un géodésien qui lui apprend l'art de peler la pomme de terre, ou plutôt la Solanum Tuberosum - dans un discours qui n'est pas sans rappeler certaines envolées de La Poche Parmentier, de Perec -, et le prend pour porte-mire dans une expédition en montagne destinée à valider ou non les mesures anciennes d'un cartographe.
Et voici le plus intéressant, page 130, interviennent les essais de transcription de ce qui se passe en tête durant la marche, ainsi présentés

[...] j'ai construit mes extraits en fonction des besoins de mes recherches qui ont pour objet, on s'en souvient, d'approcher ce que la marche déplace en nous et hors de nous. Ainsi, l'on trouvera deux colonnes qui tentent de correspondre le plus ponctuellement possible à ces deux espaces distincts quoique souvent traversés l'un par l'autre. Ce n'est point exactement de dedans et de dehors dont il s'agit ici mais plutôt d'un lieu physique ressenti et perçu par les sens et d'un lieu moins physique, certes affecté, mais développant ses propres directions. Les deux prenant part au même monde et à la même action qui est celle, très simple, de marcher.


Ces notations ont des airs de poésie, d'autant plus que le narrateur s'intéresse au rythme et à la musique ; ce qu'il appelle "la mouise" n'y est pas non plus pour rien. On se doute bien, également, que le dossier comptable qui clôt le livre est aussi là pour donner un peu de poésie de catalogues afin de contrebalancer avec celle, éculée, du bucolique.
Un livre curieux et divertissant, qui donne envie de retenter quelques expériences de marche.





Céline Minard, R., Comp'Act, 2004.

- lire les premières pages et quelques coupures de presse (sur le site des éditions Comp'Act)

sur R. :
- article d'Eric Dussert (Le Matricule des Anges)
- article de Sitaudis (ils sont durs mais je les aime aussi pour ça)

 

Par - Bartlebooth
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